Inttranews
: Depuis quand êtes-vous présidente
de la FIT ?
Betty
Cohen : Depuis le dernier Congrès
triennal de la FIT, en août 2002.
Inttranews
: Comment êtes-vous arrivée à
ce poste ?
BC
: Les membres du Conseil de la FIT sont délégués
par leur association nationale. Ils sont élus
par le Congrès statutaire qui se réunit
tous les trois ans. Une fois élu, le Conseil
élit en son sein le Bureau. J'ai ainsi été
trésorière de la FIT pendant six ans,
soit deux mandats. Je suis aujourd'hui présidente,
pour un mandat seulement, car j'ai atteint le maximum
de trois mandats au Conseil de la FIT.
Inttranews
: S'agit-il d'une fonction à temps plein,
ou avez-vous un autre emploi ? Si oui, lequel ?
BC
: Non, ce n'est pas une fonction à temps
plein et elle est entièrement bénévole.
J'ai un emploi. Je viens d'accepter la direction générale
des services linguistiques du cabinet comptable PricewaterhouseCoopers
à Montréal.
Inttranews
: Pouvez-vous décrire une journée
" typique " dans la vie de Présidente
de la FIT ?
BC
: Être président de la FIT, c'est
d'abord être disponible, surtout avec le courrier
électronique. Ma journée commence par
la lecture du courrier électronique que je
reçois de mes collègues de la FIT et
d'autres personnes. Je réponds immédiatement
dans la mesure du possible. J'y consacre environ 30
à 45 minutes très tôt le matin,
car cela me permet de répondre aux courriers
qui parviennent d'Europe dans la même journée.
Je pars ensuite au bureau où je consacre mon
temps d'abord et avant tout à mon employeur.
À mon retour chez moi en fin de journée,
il m'arrive de travailler une heure ou deux sur les
dossiers de la FIT, mais je le fais plus volontiers
le dimanche, avec un esprit plus frais et reposé.
La FIT me prend entre 4 et 8 heures par semaine environ.
Inttranews
: Comment voyez-vous le rôle de la FIT dans
un monde en pleine (r)évolution ?
BC
: La FIT joue essentiellement un rôle de
rassembleur. Elle pourrait et voudrait faire davantage,
mais elle ne le peut faute de moyens. Cependant elle
est un formidable point de rencontre et d'échange
et elle peut prendre des uns pour donner aux autres
et aider ainsi les associations plus petites à
ne pas réinventer la roue, par exemple. En
gros, son rôle et d'informer est de transmettre,
de façon que les uns puissent profiter de l'expérience
des autres.
Elle
peut et doit également prendre position et
guider ses associations membres dans les questions
qui touchent la profession, à savoir les normes
de qualité, les outils, le droit d'auteur et
bien d'autres sujets encore.
Ce
rôle est d'autant plus important dans un monde
en pleine évolution ou révolution, car
ce monde rétrécit et la traduction y
tient une place de plus en plus importante, voire
essentielle. Sans nous, peu de choses se feraient
dans ce monde et il est grand temps que l'on s'en
aperçoive et que l'on donne à la traduction
ses lettres de noblesse. Comme je le dis toujours,
nous sommes comme l'eau courante, c'est quand cela
s'arrête que l'on se rend compte à quel
point c'est indispensable. À nous de le faire
savoir.
Inttranews
: Quels sont les objectifs de la FIT ?
BC
: Les objectifs de la FIT sont clairement cités
dans ses statuts. Les principaux sont les suivants
:
a)
de rassembler les associations de traducteurs et de
favoriser les échanges et la coopération
entre ces associations;
b)
de susciter et de favoriser la constitution de telles
associations dans les pays où il n'en existe
pas encore;
c)
d'établir des liens avec d'autres organisations
vouées à la traduction ou à d'autres
aspects de la communication interlinguistique et interculturelle;
d)
en général, de défendre les droits
moraux et matériels des traducteurs dans le
monde, de faire connaître et apprécier
leur profession, d'améliorer leur statut dans
la société, et d'éclairer l'opinion
publique à l'égard de la traduction
considérée comme une science et comme
un Art.
Inttranews
: Quels sont les principaux obstacles, et comment
pensez-vous pouvoir les surmonter ?
BC
: Les principaux obstacles sont la distance entre
les membres du Conseil et du Bureau, qui rend toute
action plus difficile et lente, et surtout, surtout,
les moyens financiers. La FIT ne vit que des cotisations
de ses membres et son budget est très maigre
et suffit à peine à couvrir son fonctionnement
et la publication d'un bulletin. Toutes les activités
doivent s'autofinancer. Cela est possible lorsqu'il
s'agit d'un colloque ou d'un congrès, beaucoup
moins lorsque ce sont des projets à plus long
terme.
Inttranews
: Si vous aviez la possibilité de modifier
quelque chose dans le fonctionnement de la Fédération,
que feriez-vous ?
BC
: J'ai essayé, depuis mon premier mandat
à titre de trésorière, d'organiser,
de systématiser certaines fonctions de façon
à les rendre plus efficaces. Avec l'aide de
mes collègues, toutes les fonctions administratives
ont été « rationalisées
», comme on le dit dans le jargon de la gestion.
Aujourd'hui,
étant donné les moyens dont elle dispose,
la FIT a tout intérêt à s'appuyer
sur les nouvelles technologies et sur l'Internet pour
établir les liens avec et entre ses associations
membres. L'avenir est dans la technologie et elle
adopte petit à petit de nouvelles façons
de faire, sans oublier cependant que certaines de
ses associations membres sont moins nanties que d'autres
et que l'accès aux technologies est inégal
d'un pays à l'autre.
Inttranews
: A votre avis, quelles ont été
les évolutions bénéfiques pour
les traducteurs depuis votre accession à la
présidence ?
BC
: Mon accession à la présidence
n'est pas assez ancienne pour que les choses aient
changé à ce point. Mais il est évident,
depuis les dix à quinze dernières années,
que la technologie nous sert de plus en plus. Les
outils d'aide à la traduction, l'Internet,
source intarissable de documentation au bout de nos
doigts, la mondialisation, etc. sont autant d'évolutions
bénéfiques pour les traducteurs…
à condition de savoir s'en servir. Car ce sont
des lames à double tranchant.
Inttranews
: A l'inverse, quelles ont été les
détériorations dans les conditions de
travail des traducteurs ces dernières années
?
BC
: L'autre tranchant, justement! Avec la technologie
est venue la rapidité d'exécution, donc
une plus grande exigence de la part des clients. Les
mémoires de traduction ont créé
une nouvelle forme d'exploitation des traducteurs
par des agences sans scrupules. La mondialisation
crée une nouvelle concurrence. Tous ces facteurs
et d'autres sont un réel danger pour le professionnalisme
et, surtout, pour la qualité des prestations.
D'où la nécessité pour les traducteurs
d'unir leurs forces dans des organismes comme la FIT,
capable d'agir à l'échelle internationale
parce qu'elle est reconnue par les autres organismes
internationaux.
Inttranews
: Comme dans d'autres secteurs d'activité,
il existe un mouvement grandissant d'associations
" alternatives " de jeunes interprètes
et traducteurs, à la recherche d'un monde plus
équitable. La FIT peut-elle prendre en compte
leurs aspirations et y répondre ?
BC
: Certainement si elles s'adressent à elle.
Mais il faut pour cela que la FIT prenne résolument
le virage du XXIe siècle et qu'elle soit plus
proactive, ce qu'elle s'efforce de faire avec les
moyens dont elle dispose. Nous avançons lentement
mais sûrement.
J'aimerais,
personnellement, que ces jeunes associations se joignent
à la FIT, car elles lui apporteraient un renouveau
qui lui serait très bénéfique.
Inttranews
: Chaque année, des interprètes
et traducteurs sont pris à part par les autorités
de leurs pays, simplement pour avoir exercé
leur métier. La FIT doit-elle et peut-elle
prendre position dans ces cas ?
BC
: La FIT n'a pas le pouvoir d'intervenir dans
les pays concernés, mais elle apporte toujours
son aide là où elle le peut, notamment
quand une association membre est concernée.
Là nous conseillons et appuyons l'action. Nous
intervenons dans toute la mesure du possible.
Inttranews
: Il existe une disparité importante entre
les normes de qualité et de certification adoptées
par les associations d'interprètes et de traducteurs
: que fait la FIT pour les harmoniser ?
BC
: C'est l'un des projets qui me tiennent à
coeur. Nous allons, au prochain congrès mondial
à Tampere (Finlande) en août prochain,
consacrer une série d'ateliers aux normes de
qualité et explorer ce qui se fait dans le
monde. La FIT n'a pas le pouvoir d'imposer, mais elle
peut établir des normes sur lesquelles les
associations membres pourront se baser quand elles
établiront les leurs. Si nous parvenons à
publier les « normes FIT », je suis persuadée
que les autres organismes nationaux et internationaux
s'y référeront sans chercher à
en créer d'autres. L'harmonie viendra avec
le temps.
Inttranews
: De même, il existe des divergences très
larges entre les droits d'auteur obtenus par les traducteurs.
Quel est le rôle et le poids de la FIT dans
leur harmonisation ?
BC
: La FIT représente les traducteurs auprès
des organismes mondiaux de défense des droits
d'auteurs comme l'OMPI. Elle fait entendre sa voix.
Elle renseigne aussi le plus possible ses associations
membres sur les questions de droits d'auteurs à
l'occasion de ses colloques et congrès. Mais
il reste que le droit d'auteur est inscrit dans les
lois de certains pays, notamment les signataires des
conventions sur le droit d'auteur, et qu'il revient
par conséquent à chaque association
de vérifier les lois de son pays et de s'en
prévaloir.
Inttranews
: Face à la montée en puissance
des logiciels et mémoires de traduction et
autres systèmes informatisés, comment
voyez-vous l'avenir pour les traducteurs ?
BC
: Les logiciels et mémoires sont des outils
et doivent le rester et rester au service du traducteur.
Malheureusement, ils lui échappent trop souvent
au profit d'entreprises qui s'en servent ensuite pour
l'exploiter. Il faut absolument que les traducteurs
apprivoisent ces outils, qu'ils les maîtrisent
non seulement sur le plan de l'utilisation, mais aussi
et surtout sur le plan de leur utilisation commerciale.
Nous avons, pour la première fois de l'Histoire,
la possibilité d'augmenter notre rentabilité,
à nous d'en profiter pour nous-mêmes,
pas pour nos clients. Avez-vous déjà
vu une entreprise transmettre ses économies
à sa clientèle? Non. Elle accroît
ses profits. Cela est valable pour une multinationale
autant que pour une entreprise individuelle.
L'avenir
sera meilleur si les traducteurs deviennent de réels
entrepreneurs et reconnaissent eux-mêmes leur
valeur dans la société et l'économie
de leur pays. Le reste suivra.
Inttranews
: Quelles sont les parades possibles pour les
traducteurs vis-à-vis de ces évolutions
?
BC
: LA parade possible est de se réunir et
de lutter ensemble en sachant que le bien de l'ensemble
rejaillit sur le sien propre. Ce n'est que par une
action collective que les traducteurs pourront éviter
le mauvais tranchant de la lame dont je parlais toute
à l'heure. Les associations sont là
pour ça. C'est leur tout premier rôle.
Inttranews
: Étant donné l'importance culturelle,
économique et par conséquent politique
de la traduction, estimez-vous que les États
soutiennent suffisamment leurs traducteurs et interprètes
?
BC
: Non. Pas du tout. Pour les soutenir, il faudrait
que tous les États reconnaissent la traduction
comme une profession à part entière
avec tous les droits et devoirs que cela comporte.
Je dis bien « devoirs », car nous avons
en retour une responsabilité professionnelle
et déontologique.
Inttranews
: Si vous aviez la possibilité de changer
quelque chose dans le monde de la traduction, que
feriez-vous ?
BC
: Je travaillerai essentiellement à faire
reconnaître la profession, justement. Par les
autorités d'une part et par le public d'autre
part. Je pense sincèrement que ce n'est que
lorsque notre profession aura été reconnue
comme une véritable profession libérale
dans le monde entier et qu'elle aura les moyens de
faire comprendre son importance au grand public qu'elle
pourra enfin respirer.
Pour
cela, elle doit travailler sur les autres, mais aussi
sur elle-même. Elle doit se donner des normes,
une déontologie et surtout, surtout, être
fière d'elle-même. Tout est une question
d'image et de confiance en soi.