La traduction français-espagnol des titres journalistiques
du Monde Diplomatique :
un exemple de tension entre adéquation et acceptabilité
By
Gemma Andújar Moreno, Ph.D.
Universitat Pompeu Fabra,
Departament de Traducció i Filologia,
Facultat de Traducció i Interpretació,
La Rambla, Barcelona, Spain
gemma.andujar[at]upf.edu
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Résumé

Les
titres de presse, très marqués par le
genre discursif et par la tradition journalistique
dans lesquels ils s'inscrivent, constituent des segments
courts et polyfonctionnels qui exigent une construction
de sens complexe et rétroactive de la part
du traducteur. L'analyse des stratégies de
traduction appliquées dans un corpus de titres
du mensuel français Le Monde Diplomatique
et de leurs versions espagnoles fait apparaître
la « tension » entre adéquation et acceptabilité
qui met toujours en place le processus de traduction
et souligne le poids de la culture de départ
pour orienter la démarche globale des traducteurs
face aux titres à traduire.
Mots clés : Traduction
français-espagnol, titres journalistiques,
adéquation, acceptabilité
Abstract
Press headlines are short and multi-functional textual
segments strongly influenced by the discourse genre
and the journalistic tradition in which they are produced.
Their interpretation requires a complex construction
of meaning on the part of the translator. The aim
of this paper is to study the translation strategies
applied in a corpus made up of press headlines taken
from the French newspaper Le Monde Diplomatique
and their Spanish versions. The study shows
the «tension» between adequacy and acceptability brought
to bear by the translation process, as well as the
important role of the source culture to determine
the global translational behaviour.
Keywords: French-Spanish translation,
press headlines, adequacy, acceptability
1. Introduction
Il est généralement admis aujourd'hui
que le traducteur constitue un agent actif du processus
de traduction qui va produire des textes adaptés
à la situation de communication particulière
où vont s'inscrire ces textes. Pour décider
de ses choix de traduction, le traducteur prend en
considération, parmi d'autres facteurs, le
genre discursif du texte de départ, son auteur,
le lieu et le moment de production du texte, le destinataire
de la traduction qu'il va produire et la fonction
que celle-ci va remplir dans la culture d'arrivée.
Cet acte de médiation linguistique et culturelle
revêt une complexité considérable
dans la traduction des textes de presse, où,
à ces facteurs, il faut ajouter les différentes
traditions journalistiques et les particularités
des genres de la presse écrite dans chaque
culture.
La réflexion que nous présentons dans
les pages suivantes est centrée sur la traduction
d'un des éléments constituants du péritexte
des articles journalistiques : les titres. Ces
segments courts, qui fonctionnent sémantiquement
comme une entité complète, constituent
des unités intéressantes du point de
vue traductologique, car leur polyfonctionnalité
et leur valeur cataphorique exigent une construction
de sens complexe et nécessairement rétroactive
de la part du traducteur.
L'étude d'un corpus de 179 titres du mensuel
français Le Monde Diplomatique et leur
version espagnole1 nous permettra de faire
apparaître les priorités qui ont régi
le processus de traduction des titres par l'analyse
des divergences de traduction (Van Leuven-Zwart, 1990).
Cette analyse devrait nous mener à cerner le
degré d'intervention du traducteur dans un
premier temps, et préciser ensuite les conséquences
des stratégies de traduction appliquées
sur les textes d'arrivée.
2. Le corpus analysé : les titres du
Monde Diplomatique
L'étude prend appui sur un corpus constitué
de 179 titres d'articles publiés dans le mensuel
français Le Monde Diplomatique et leur
traduction en espagnol parue dans l'édition
espagnole de cette publication. Il s'agit d'un mensuel
qui jouit d'un grand prestige par son influence et
sa diffusion internationale.2
Afin de construire un corpus homogène du point
de vue générique, nous avons limité
notre analyse aux titres qui ouvrent des textes appartenant
à un genre discursif de la presse écrite :
l'article journalistique. Nous en avons donc écarté
d'autres genres comme l'éditorial ou le reportage,
dont la traduction pourrait répondre à
d'autres paramètres.
Les textes du Monde Diplomatique qui constituent
le corpus sont très idéologiquement
marqués, car il s'agit d'articles qui se font
écho de questions sociales, politiques et économiques.
Les séquences argumentatives y sont dominantes
et elles cristallisent de façons diverses.
Parmi les stratégies discursives déployées,
il faut souligner un large éventail de connecteurs
discursifs, des mécanismes emphatiques de nature
diverse, l'introduction d'exemples ou le recours à
des citations d'autorité pour étayer
ou réfuter des arguments.
À notre avis, l'intérêt de ces
documents du point de vue de la traduction réside
dans leur condition de textes qui combinent des marques
visuelles (au niveau de la typographie et de la segmentation
du texte) et des organisations discursives de type
explicatif et argumentatif qui ne sont pas toutes
directement transposables en espagnol (cf. Fernández
et Lorda, 1999).
Le choix des titres comme objet d'étude est
déterminé par le fait que ces segments
sont appropriés comme unités de traduction,
car ils permettent de bien délimiter la comparaison
entre le texte de départ et le texte d'arrivée
(Toury, 1995 ; Nord, 1998). En plus, les titres
constituent des segments textuels complexes, à
cause de leur polyfonctionnalité à plusieurs
niveaux de l'organisation discursive. En effet, comme
le signale C. Nord (1998 : 177), les différentes
fonctions remplies par les titres peuvent se rapporter
aux fonctions de base du langage :
- Fonction phatique (ouvrir la communication
entre l'auteur et le lecteur de l'article) ;
- Fonction appellative (séduire le lecteur
pour l'amener à lire l'article) ;
- Fonction informative (annoncer le sujet qui va
être développé dans l'article) ;
- Fonction expressive (véhiculer des
attitudes ou des émotions de l'auteur à
l'égard des événements du monde ;
d'une façon plus ou moins marquée selon
l'article et la tradition journalistique).
Les titres du Monde Diplomatique présentent
les faits en synthétisant la thèse qui
va être défendue par l'auteur, parfois
d'une façon percutante et suggestive :
(1) Où va le Maroc ? (juillet-août
1999)
Ñ—Adónde va Maruecos? (julio-agosto 1999)
(2) Se battre, se rebeller ou se désintégrer (janvier
2003)
Batirse, rebelarse o desintegrarse (enero 2003)
(3) Le couple nippon-américain à l'heure
du soupçon (avril 1999)
Las relaciones Japón-Estados Unidos a revisión,
en la hora de las sospechas (abril 1999)
Les titres fonctionnent donc comme une entité
sémantiquement complète et polyfonctionnelle
dans la culture de départ et aussi dans la
culture d'arrivée. Ces caractéristiques
font de leur interprétation et ultérieure
restitution un processus très riche qui sera
analysé avec plus de détail dans les
pages suivantes.
3. Analyse contrastive
Le but de l'analyse contrastive est, en un premier
temps, de décrire les mécanismes récurrents
utilisés par les traducteurs pour rendre le
sens postulé par le texte de départ
avec le matériel linguistique et discursif
de la langue d'arrivée. Ces mécanismes
ou stratégies de traduction, qui
relèvent d'un choix personnel du traducteur,
rendent compte de son interprétation du texte.
Dans un deuxième temps, la description des
stratégies de traduction appliquées
devrait nous permettre de cerner la stratégie
de traduction générale qui oriente la
démarche globale des traducteurs à l'égard
des titres à traduire.
Même si l'objectif de notre analyse traductologique
n'est pas de fournir des données quantitatives,
nous allons préciser tout de même la
fréquence d'apparition des stratégies
observées, en décrivant cette fréquence
comme « dominante » ou « secondaire ». En
effet, nous avons décelé des régularités
indicatives de tendances de traduction très
nettes : les choix de traduction observés
dans le corpus peuvent s'inscrire dans une échelle
qui oscille entre des solutions qui reflètent
le texte de départ d'une façon littérale
ou presque et d'autres qui n'ont pas de rapport de
conjonction totale avec le texte de départ
(modulations, modifications et mutations
selon le degré d'éloignement sémantique ;
Van Leuven-Zwart, 1990). Le schéma suivant
résume les catégories établies :
| -
Intervention du traducteur |
- TRADUCTIONS
LITTÉRALES
ET PRESQUE LITTÉRALES (dominantes)
-
TRADUCTIONS
NON LITTÉRALES (secondaires)
- Modulations
-
Modifications
- Addition
de guillemets
-
Changement d'un acte de parole
-
Transformation de la structure bimembre
du titre de départ
|
| +
Intervention du traducteur |
- - Mutations : Changement
radical de sens
|
Schéma
nє1 : L'intervention des traducteurs dans le
corpus analysé
I.
TRADUCTIONS LITTÉRALES ET PRESQUE LITTÉRALES
Ces occurrences, majoritaires dans
le corpus analysé, correspondent à une
traduction littérale du titre français.
Nous citons quelques exemples :
(4) Double piège pour l'Afghanistan
(février 1999)
Doble trampa para Afganistán (febrero 1999)
(5) Quand les pauvres séduisent les banques
(avril 1999)
Cuando los pobres seducen a los bancos (abril 1999)
Dans ce type de cas, il n'y a pas de divergence entre
le segment de départ et le segment d'arrivée,
parce que le rapport entre les deux peut être
décrit exclusivement en termes de conjonction.
Nous avons décelé aussi d'autres traductions
presque littérales où un élément
du titre français subit une très petite
modification, mais sans changement de sens global ;
ainsi, dans quelques titres, un terme au singulier
est traduit par un terme au pluriel :
(6) La vague du chômage déferle sur
la Chine (janvier 1999)
Las olas del paro rompen sobre China (enero 1999)
ou bien le traducteur a ajouté une détermination
absente du texte de départ :
(7) Histoire secrète des négociations
de Rambouillet (mai 1999)
La historia secreta de las negociaciones de Rambouillet
(mayo 1999)
Ces traductions littérales et presque littérales,
qui constituent la modalité la plus fréquente
dans le corpus analysé, peuvent se situer au
niveau inférieur d'intervention du traducteur.
Elles montrent que le traducteur a jugé qu'il
pouvait respecter les particularités structurelles
et formelles du texte source. Comme l'affirme María
José Hernández Guerrero dans une étude
sur la traduction de titres journalistiques appartenant
à des genres discursifs divers : «En
un alto porcentaje los títulos de los artículos
argumentativos se traducen literalmente, las modificaciones
que se producen son mínimas y, en su mayoría,
debidas a las exigencias de la nueva situación
comunicativa. [...] Influye en esta fidelidad
el respeto a la voluntad del autor original, pero
también el hecho de que, en francés,
las normas de titulación de estos textos son
muy similares a las de nuestra lengua (Hernández
Guerrero, 2004 : 279-280)».
Le fait que ces traductions soient nettement les
plus fréquentes suggère que la stratégie
globale de traduction consiste à prioriser
le principe d'adéquation : les traducteurs
ont choisi d'importer dans le texte traduit les éléments
linguistiques et culturels propres au texte de départ.
Mais les exemples les plus intéressants, comme
nous allons le voir ensuite, sont ceux où les
traducteurs, sans y être linguistiquement contraints,
choisissent volontairement de s'écarter du
texte source.
II. TRADUCTIONS NON LITTÉRALES
●
MODULATIONS
Les modulations apparaissent lorsque
le choix de traduction a un rapport hyperonymique
avec le texte de départ : la traduction
développe un aspect syntactique, sémantique
ou stylistique de disjonction (plus général)
tout en gardant certains liens de convergence. Dans
le corpus analysé, presque toutes les modulations
sont de type sémantique, comme l'illustrent
ces deux exemples :
(8) Controverses passionnées
à propos des sectes (mai 1999)
Polémicas en torno a las sectas (mayo 1999)
(9) Les pays du Sud rongés par les pesticides
(avril 1999)
Los países del sur víctimas de los pesticidas
(abril 1999)
Dans ces deux cas, quelques choix dénominatifs
des traductions sont plus généraux du
point de vue sémantique que leurs correspondants
français (« controverses passionnées
» et « polémicas » dans
8; « rongés » et « víctimas
» dans 9). Cette stratégie se traduit par une
perte de précision et d'intensité sémantique
qui réduit la charge émotionnelle des
titres espagnols.
● MODIFICATIONS
Les modifications apparaissent lorsque la solution
de traduction montre un rapport contrastif avec le
texte de départ, mais justifiable par une hypothèse
interprétative. Nous avons établi les
catégories de modifications suivantes :
○ Addition de guillemets
○ Changement d'un acte de parole
○ Suppression d'un élément locatif
○ Transformation de la structure bimembre du
titre de départ
Comme nous allons le voir, ces stratégies
de traduction répondent toutes à une
même logique : « normaliser » le titre
de départ pour obtenir un titre plus conventionnel
et naturel pour les lecteurs espagnols.
○ Addition de guillemets
Dans les occurrences regroupées
ici, la traduction espagnole incorpore un terme ou
une expression entre guillemets qui ne sont pas présents
dans le texte de départ. Ce titre et sa traduction
en constituent un bon exemple :
(10) Amère victoire pour les
mineurs roumains (février 1999)
Amarga «victoria» para los mineros rumanos (febrero
1999)
Dans la traduction espagnole, la fonction principale
de ce signe de ponctuation est d'expliciter une distance
énonciative par rapport au terme entre guillemets.
L'addition des guillemets dans la traduction implique
un doute jeté sur la justesse ou la précision
du terme (dans 10, les guillemets fonctionnent comme
renforcement de l'adjectif « amarga »
qualifiant « victoria » ; cf.
supra). Il s'agit donc d'une interprétation
corrective de la part du traducteur, indicatrice de
l'apparition d'une nouvelle voix et d'un nouveau point
de vue.
Dans d'autres exemples, moins fréquents dans
le corpus, la fonction des guillemets ajoutés
à la traduction est de marquer l'emploi d'une
association créative ou surprenante, propre
au caractère plus rhétorico-ludique
de la presse française :
(11) Journalistes à tout faire de la presse
américaine (février 1999)
Periodistas «para todo» de la prensa de Estados Unidos
(febrero 1999)
Dans ce cas-là, le signe de ponctuation marque
dans la traduction une expression surprenante ou peu
habituelle pour les lecteurs espagnols (« Journalistes
à tout faire », une expression issue de
« bonne à tout faire »). Il s'agit donc
d'un « commentaire » textuel de la traduction.
○ Changement d'un acte de parole
L'analyse du corpus fait apparaître quelques
occurrences où l'acte de parole du segment
de départ, une exclamation ou une interrogation
rhétorique, est rendu en espagnol par une assertion.
Cette intervention implique, en tous les cas, une
perte de force énonciative dans le titre espagnol,
comme dans les exemples (12) et (13) :
(12) Danger, prolifération étatique !
(février 1999)
El riesgo de la proliferación estatal (febrero
1999)
(13) L'alliance du Macklemboug fera-t-elle école ?
(mars 1999)
La alianza de Mecklemburgo como ejemplo (marzo 1999)
Le recours à l'exclamation dans (12) et à
l'interrogation dans (13) constitue une stratégie
qui vise à atteindre l'implication du lecteur
français. Dans ces exemples, le sujet d'énonciation
se trouve émotionnellement impliqué
dans le contenu de l'énoncé. En revanche,
les titres espagnols sont moins marqués énonciativement,
moins emphatiques et donc moins proches du lecteur.
Dans quelques cas, à la perte de force énonciative
dans la traduction s'ajoute un éloignement
sémantique plus grand entre le texte de départ
et son correspondant espagnol. Observons, par exemple,
ce titre et sa traduction :
(14) La Belgique survivra-t-elle aux élections
de 1999 ? (juin 1999)
El sistema belga en crisis generalizada (junio 1999)
Nous pouvons voir ici que l'éventail de possibilités
interprétatives ouvert par l'interrogation
est stabilisé dans la traduction par une assertion
orientée vers la négativité absolue :
« crisis generalizada ». Cette traduction implique
une vraie prise de position de la part du traducteur,
qui a construit un texte à partir de paramètres
sémantico-pragmatiques différents, probablement
à partir de la lecture de l'article en entier.
○ Transformation de la structure bimembre
du titre de départ
Cette rubrique regroupe les titres où la stratégie
de traduction appliquée implique la transformation
d'un titre bimembre en français en titre unimembre
en espagnol. Voici quelques exemples de cette modification
syntactico-pragmatique :
(15) Libre-échange, la dernière Bastille
(janvier 1999)
El librecambio como último reducto (enero 1999)
(16) En Israël, l'enjeu séfarade (mars
1999)
El problema sefardí en Israel (marzo 1999)
(17) Guatemala, après l'enfer (avril 1999)
Guatemala después del infierno (abril 1999)
Ces exemples illustrent l'importance de la prise
en compte du genre discursif pour la traduction des
titres de presse. En effet, le genre discursif pèse
sur les décisions du traducteur qui vise à
l'acceptabilité de la traduction dans la culture
d'arrivée. Selon M. J. Hernández Guerrero :
« Las normas que imperan en la construcción
de los distintos géneros periodísticos
en español tienen un peso muy importante en
las decisiones traslativas que se toman con los titulares
[...] (Hernández Guerrero, 2004 : 276)
».
Les titres bimembres constituent une modalité
très habituelle en français pour les
articles journalistiques de type argumentatif, tandis
qu'en espagnol ils sont moins utilisés (Hernández
Guerrero, 2004 : 278). Parmi les stratégies
qui permettent aux traducteurs d'obtenir un titre
unimembre en espagnol, il faut souligner la suppression
d'un élément locatif du texte source.
La fonction de cet élément est d'aider
le lecteur à situer l'article dans le cadre
géographique mondial sans avoir besoin de lire
le texte en entier ; citons deux exemples :
(18) A Berlin, face à face des intellectuels
de l'Est et de l'Ouest (mars 1999)
Cara a cara de los intelectuales del Este y del Oeste
(marzo 1999)
(19) En Turquie, procès au peuple kurde (juin
1999)
Proceso al pueblo kurdo (junio 1999)
Placé toujours en début de titre par
l'organisation textuelle du français, cet élément
locatif fonctionne comme un « marqueur d'univers
de discours » (Adam, 1990 : 62), car il ouvre
un espace sémantique où le lecteur doit
encadrer l'interprétation (dans les exemples
18 et 19 : « Berlin » et « Turquie
»). La suppression du traducteur implique non seulement
l'élimination dans le titre espagnol d'une
guide qui facilite la localisation spatiale de l'article,
mais aussi la neutralisation des éventuelles
inférences que le lecteur puisse juger valables
dans cet espace sémantique. En outre, cette
intervention du traducteur peut être mise en
rapport avec les traditions journalistiques de chaque
culture : la suppression de l'élément
locatif constitue une stratégie très
simple pour obtenir un titre unimembre, plus naturel
en espagnol.
● MUTATIONS
Cette catégorie correspond aux glissements
de sens qui éloignent la traduction espagnole
du texte de départ à tel point que le
rapport d'« équivalence » est dilué.
La fréquence d'apparition de ce type de traductions
est nettement moins nombreuse que celle des catégories
précédentes.
Ces divergences, qui peuvent se situer au niveau
supérieur d'intervention du traducteur, sont
celles qui font mieux apparaître les stratégies
appliquées pour adapter les versions espagnoles
aux nouvelles conditions de la culture d'arrivée.
Dans beaucoup de cas, il est même possible de
parler d'adaptations plus que de traductions, par
la présence d'écarts de sens difficiles
à expliquer.
Nous avons classé les mutations en deux grands
groupes qui partagent une même logique :
la volonté de « normaliser » le titre français
et de le rendre plus acceptable pour la culture d'arrivée.
Dans le premier groupe, la stratégie de traduction
consiste à remplacer un titre subjectif par
un titre plus objectif, qui résume le contenu
de l'article d'une façon beaucoup moins affective
(Gómez Montpart, 1982 : 109). Les titres
suivants illustrent ce choix de traduction :
(20) On ne se prostitue pas par plaisir (février
2003)
Las causas económicas y sociales de la prostitución
(febrero 2003)
(21) En Iran, islam contre islam (juin 1999)
Irán como referente para el mundo musulmán
(junio 1999)
Dans l'exemple (20), le choix français est
un titre percutant en forme d'affirmation catégorique
dans laquelle le sujet d'énonciation se trouve
émotionnellement impliqué, tandis que,
dans la version espagnole, l'information est exposée
d'une façon plus neutre. Et dans l'exemple
(21), le titre espagnol non seulement constitue une
formulation nettement moins créative, mais
il implique aussi une atténuation de l'émotion
véhiculée par le titre français.
Dans le deuxième grand groupe de mutations,
le titre français offre une information précise
et idéologiquement marquée, qui est
rendue en espagnol d'une façon plus générale
:
(22) Chantage nucléaire en Corée du
Nord (février 2003)
Una crisis previsible y evitable (febrero 2003)
(23) La gauche allemande paie ses hésitations
(mars 1999)
Fulgor y retirada de la izquierda (marzo 1999)
(24) À Bruxelles, une Commission chasse l'autre
(mars 1999)
La UE sigue al margen de los ciudadanos (marzo 1999)
Ces trois exemples partagent la suppression dans
la traduction des éléments locatifs
(« Corée du Nord », « allemande
», « Bruxelles ») et la récupération
de l'information par le biais d'expressions plus générales.
Dans les trois versions espagnoles, le traducteur
a proposé un titre moins précis qui,
plus général, a plus de chances d'intéresser
le lecteur espagnol et de l'inciter à lire
l'article. Il s'agirait donc d'une autre façon
d'« approcher » le titre aux destinataires espagnols.
Bien que les versions espagnoles de cette catégorie
présentent toutes un éloignement sémantique
très grand par rapport au titre français,
on peut affirmer qu'elles partagent aussi une caractéristique
commune : les titres espagnols sont moins percutants
et créatifs que les français.
4. Conclusion
Les titres des articles journalistiques
sont des segments courts et polyfonctionnels. Ils
constituent un espace discursif complexe où
se retrouvent des éléments de nature
diverse (informatifs, idéologiques, culturels).
Dans le cas du Monde Diplomatique, les titres
synthétisent d'une façon créative,
percutante et idéologiquement marquée
les positions qui seront étayées ou
réfutées par les auteurs.
Le processus de traduction d'un texte
met toujours en place une « tension » entre les structures
linguistiques et discursives propres à la culture
de départ et celles de la culture d'arrivée.
L'analyse contrastive de notre corpus, constitué
par 179 titres d'articles de ce mensuel français
et leurs traductions espagnoles, a montré un
large échantillon de stratégies de traduction
qui soulignent le poids de la culture de départ
pour orienter la démarche globale des traducteurs.
En effet, les traducteurs ont choisi majoritairement
de respecter les particularités des titres
français et ces traductions littérales
constituent la modalité la plus fréquente
et la moins perturbatrice du point de vue sémantico-pragmatique.
On peut affirmer donc que, dans la traduction des
titres de notre corpus, les considérations
d'acceptabilité dans la culture journalistique
d'arrivée ont cédé le pas aux
considérations d'adéquation.
Cependant, l'intervention des traducteurs
dans notre corpus n'est pas homogène, car nous
avons trouvé d'autres occurrences, moins fréquentes,
qui montrent que l'acceptabilité a été
mise au premier plan. Dans ces cas, les traducteurs
ont supprimé de façon presque systématique
les marques propres au genre en français pour
obtenir un titre qui soit le plus naturel possible
en fonction des conventions discursives de la culture
d'arrivée. Ainsi, ils ont pratiqué des
manipulations diverses (modulations, modifications
et mutations) afin de « normaliser » la traduction
des titres et les rendre adéquats à
ce qui est considéré un titre journalistique
espagnol. On pourrait placer ces occurrences aux niveaux
les plus élevés de l'échelle
d'intervention du traducteur, car elles impliquent
les glissements sémantico-pragmatiques les
plus importants par rapport au titre original.
L'analyse des stratégies de
traduction dans notre corpus a révélé
que le lien entre l'adéquation et l'acceptabilité
n'est pas une dualité nette, mais un rapport
de type graduel qui peut être décrit
comme une bande de fluctuation où le traducteur
prend les décisions : les choix de traduction
répondent toujours à des motivations
diverses et, face à un même écueil,
les traducteurs peuvent accorder la priorité
à l'adéquation au détriment de
l'acceptabilité ou inversement.
Quand les traducteurs mettent en place
des stratégies non littérales, ils font
ressortir les liens entre leurs représentations
cognitives et les traits sémantiques qu'ils
perçoivent dans le texte. En même temps,
ils rendent compte de leur perception des divergences
culturelles ; dans notre corpus, ces divergences
sont liées au genre discursif et à la
tradition journalistique. La richesse et la variété
des stratégies de traduction cristallisées
au corpus sont un reflet de la traduction conçue
comme un rencontre et une tension entre deux cultures,
deux visions du monde et deux traditions journalistiques
différentes.
Notes
1.
Le corpus regroupe 179 titres publiés dans
les numéros 538-546 (1999) et 586-587 (2003)
du Monde diplomatique et leurs traductions
parues dans les numéros 39-47 (1999) et 87-88
(2003) de l'édition espagnole.
2.
Pour une analyse exhaustive de la version espagnole
du Monde diplomatique, nous renvoyons à
l'excellent étude de Carmen Cortés et
Isabel Turci : cortés Zaborras, c. et
Turci Domingo, I. (2005) : « La edición
española de Le Monde diplomatique »,
Cortés Zaborras, C. et Hernández Guerrero,
M. J. (coords.) : La traducción periodística.
Cuenca: Ediciones Universidad de Castilla-La Mancha/Grupo
de Investigación Traductología (Col.
Escuela de Traductores de Toledo, 14), pp. 289-376.
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Cortés Zaborras, C. et Hernández
Guerrero, M. J. (coord.) (2005) : La traducción
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Traductología (Col. Escuela de Traductores
de Toledo, 14).
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Domingo, I. (2005) : « La edición española
de Le Monde Diplomatique », cortés Zaborras,
C. et Hernández Guerrero, M. J. (coord.) :
La traducción periodística. Cuenca : Ediciones
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Traductología (Col. Escuela de Traductores
de Toledo, 14), pp. 289-376.
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Marcas cohesivas y construcción del sentido:
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