Vraiment masos, ces terriens !
By Claude Piron,
ancien
traducteur à l'ONU et à l'OMS, sychothérapeute,
ex-enseignant chargé de cours à l'Université
de Genève entre 1973 et 1994 (psychologie et
sciences de l'Education),
Suisse
c.piron[at]bluewin.ch
http://claudepiron.free.fr/
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-
Non, Excellence, Gorogol peut dire ce qu'il veut,
mais les terriens ne sont pas idiots. Ce que Gorogol
prend pour de la stupidité est en fait du masochisme,
associé à une certaine tolérance
pour l'injustice, le tout dérivant de l'arrogance,
qui résulte à son tour de l'insécurité.
-
Pas si vite, mon fils ! Je perds le fil. Nous t'avons
envoyé sur la planète en question -
"Terra", c'est bien ça? -
pour étudier comment y fonctionne la communication
à l'échelle planétaire. Tu reviens,
et tu me débites tout un embrouillamini de
notions morales et psychologiques qui n'ont rien à
voir avec le sujet.
-
Mille pardons, Excellence. Je vais essayer d'être
plus clair. Il n'y a pas de doute que la stupidité
est la première hypothèse qui vient
à l'esprit quand on voit comment ces terriens
organisent leur communication à l'échelle
internationale. Regardez cette carte. Toutes ces taches
de couleur différente sont des entités
politiques - ils appellent ça des "pays"
- chacun ayant ses propres dirigeants. Ce bloc-ci
s'appelle "États-Unis d'Amérique",
celui-ci "Inde", celui-ci "Angola",
celui-ci "Italie". Comme vous voyez, ils
sont très nombreux. Tous ont atteint un bon
niveau de civilisation, ils ont donc à examiner
ensemble toutes sortes de questions qui intéressent
l'ensemble de la planète. Comment s'y prennent-ils,
à votre avis?
-
Ils organisent des rencontres, soit électroniques,
soit en un lieu décidé de commun accord,
où ils peuvent échanger leurs idées.
-
Exactement. C'est ce qu'ils font, physiquement. Mais
pas mentalement. Beaucoup étudient les langues
à l'école pendant des années
et des années, mais quand ils se rencontrent
dans le cadre d'organisations comme ce qu'ils appellent
les Nations Unies, ou l'Union européenne, ou
l'Organisation de l'aviation civile internationale,
ils n'ont pas de langue commune. Ils se regardent
sans pouvoir se dire un traître mot. Pour se
comprendre, ils ont besoin de tout un appareillage
complexe, de micros, d'écouteurs et de toute
une cohorte de gens très qualifiés qu'ils
appellent "interprètes" ou "traducteurs".
-
Gorogol a raison: ils sont idiots.
-
Non, Excellence. S'ils étaient stupides, ils
n'auraient pas résolu les problèmes
techniques. Ils sont masochistes. Regardez cette petite
péninsule, ici. C'est ce qu'ils appellent l'Europe.
Eh bien, sur ce territoire, le moindre petit producteur
de fromage doit traduire les mentions qu'il imprime
sur ses emballages dans une demi-douzaine de langues.
Ça coûte une fortune et c'est payé
par les consommateurs. Ils ont un nombre impressionnant
d'organisations internationales qui dépensent
des sommes astronomiques en traduction et interprétation.
Les gouvernements prélèvent les montants
nécessaires dans les porte-monnaie des contribuables
sans même l'ombre d'un remord.
-
Ça, c'est pervers !
-
Mais les contribuables ne râlent même
pas ! Ils se laissent piquer leur fric... pardon,
Excellence, je voulais dire : ils se laissent dérober
leur argent .. avec le sourire ! Ils sont pervers
eux aussi, mais dans l'autre sens: les gouvernements
sont sadiques, eux sont masochistes.
Un choix irrationnel
-
C'est le seul moyen qu'ils ont de communiquer par-dessus
la barrière des langues ?
-
Non, Excellence. Ce système est de plus en
plus limité aux réunions formelles.
Dans la vie de tous les jours, ils utilisent une langue
commune.
-
Pourquoi ne me l'as-tu pas dit tout de suite ? S'ils
utilisent une langue commune, ils ne sont pas plus
stupides ou masochistes que nous.
-
Si. Dans notre partie de la galaxie, nous utilisons
une langue qui est parfaitement neutre et qui est
facile pour tout le monde. Ce n'est pas la langue
d'un peuple donné, ou d'une planète
particulière. Nous communiquons sur un pied
d'égalité et nous n'avons pas à
déployer des efforts énormes pendant
de longues années pour maîtriser le moyen
de communication. Dix minutes par jour pendant une
année scolaire à l'école primaire,
puis un peu de pratique par la suite, cela suffit.
-
Et ce n'est pas ce que font ces terriens ?
-
Non. Ils ont choisi pour leurs relations internationales
une langue qui a particulièrement peu en commun
avec les autres. Regardez la carte. Ça, c'est
l'Europe continentale, ceci l'Amérique latine,
ceci l'Afrique, ceci l'Indonésie. Pris ensemble
ces pays doivent bien représenter des millions
d'habitants, probablement même un milliard.
Eh bien, sur cet immense territroire, ils utilisent
une lettre qui s'écrit comme ceci: A. Et tous
ces millions de gens le prononcent de la même
façon, même ceux qui ont des alphabets
différents comme les Grecs et les Russes (et
le russe est le moyen de communication sur cet énorme
territoire, ici, en Asie, au nord de ces montagnes).
Mais dans la langue qu'ils ont choisie pour communiquer
entre eux, l'anglais - ils l'appellent comme ça
parce qu'elle est née sur cette minuscule île,
ici, l'Angleterre - la même lettre a rarement
cette prononciation pourtant universelle, elle correspond
à toute une gamme de sons différents.
Regardez ces mots écrits et écoutez
comment je les prononce: bad, all, father, courage,
face. Quelque chose entre "a" et "è",
"o", "â", une sorte de "i",
"éy".
-
Incroyable ! Quelle drôle d'idée d'utiliser
la même lettre pour des sons aussi différents
!
-
C'est d'autant plus difficile à comprendre
au niveau international. Toutes les personnes qui
ont appris à lire et à écrire
une langue bantoue, comme le swahili, une langue latine,
comme l'espagnol, une langue slave, comme le tchèque
ou une langue germanique, comme le néerlandais,
prononcent cette lettre de la même façon.
Même en Chine - cette grande tache jaune sur
la carte - les enfants apprennent d'abord à
écrire avec l'alphabet le plus répandu
dans le monde, l'alphabet latin (ils apprennent leur
propre écriture plus tard) et ils prononcent
aussi cette lettre comme les autres peuples, même
chose chez les Japonais, quand ils transcrivent des
noms pour les étrangers, par exemple sur leurs
passeports ou sur les cartes géographiques.
Les anglophones sont les seuls à avoir cette
façon bizarre de prononcer cette lettre. Mais
ce n'est pas la seule. Une autre lettre, i,
exprime le même son sur la totalité de
la planète, même pour les transcriptions
de l'arabe, de l'hébreu, du chinois ou du japonais,
mais en anglais, elle a des valeurs différentes.
Écoutez comment je prononce cette lettre dans
deux mots qui s'écrivent presque de la même
façon: life ("laïf")
et live (quelque chose entre "liv"
et "lèv").
-
Ainsi, il y a pratiquement unanimité sur toute
la planète, mais la langue qu'ils ont choisie
pour se comprendre est précisément la
seule qui fonctionne de façon différente,
selon un système bien plus compliqué
et totalement irrationnel ? Il y avait unanimité
d'un côté, et une exception, et c'est
l'exception qu'ils ont choisie pour norme ?
-
Oui, Excellence. Est-ce que ce n'est pas un bon exemple
de masochisme ? Comme le système qu'ils ont
adopté est beaucoup plus compliqué qu'il
n'est nécessaire, il empêche la majorité
des terriens de communiquer d'un pays à l'autre
avec aisance. En plus, il est injuste. Un anglophone
n'a rien à apprendre pour se faire comprendre,
alors que des milliards de terriens doivent consacrer
de nombreuses heures par semaine pendant de longues
années pour acquérir l'outil commun
de communication, et ils n'arrivent jamais au niveau
de ceux dont l'anglais est la langue maternelle. Je
vous ai parlé de l'écriture et de la
prononciation, mais toute la langue est parsemée
de complications analogues. Par exemple, la plupart
des langues n'ont qu'un mot pour exprimer les concepts
"liberté", "lire", "inévitable",
"acheter", "fraternel". Mais un
terrien ne maîtrise pas l'anglais, ou du moins
l'anglais écrit, si important pour tout contrat,
toute communication scientifique ou commerciale, s'il
n'a pas appris les deux mots qui expriment chaque
fois ces concepts : liberty / freedom, read / peruse,
inevitable / unavoidable, buy / purchase, brotherly
/ fraternal. Du coup, les personnes qui ne sont
pas de langue anglaise (et peut-être les anglophones
de catégorie sociale inférieure) doivent
se mettre dans le crâne le double du vocabulaire
qu'il suffit de connaître pour comprendre une
autre langue.
-
C'est à peine croyable.
-
En outre, sur pratiquemement toute la planète,
les mots se dérivent les uns des autres selon
un système semblable au nôtre, qui favorise
la mémorisation. Par exemple dentiste dérive
de dent dans une langue qui s'appelle le français.
C'est comparable dans les autres langues. En japonais,
on a, pour ce même mot, la dérivation
ha > ha-isha, en allemand Zahn > Zahnartzt,
en malais gigi > doktor gigi. Comme à
bien d'autres égards, l'anglais représente
l'exception. Celui qui veut exprimer ce concept doit
non seulement apprendre que "dent" se dit
tooth, il doit apprendre que le pluriel est
irrégulier: teeth, mais ce qu'il a acquis
là ne lui sert à rien pour se rappeler
comment on nomme l'homme qui soigne vos dents. Celui-ci
s'appelle dentist, un mot sans rapport avec
tooth ou teeth.
-
Drôle de langue, en effet !
-
Ce n'est pas tout. Il y a un nombre ahurissant d'expressions
formées d'un verbe et d'un petit mot style
préposition. Or, le plus souvent le sens de
l'expression ne peut être déduit des
éléments qui la composent. Par exemple,
vous pouvez avoir appris que make veut dire
"faire", "fabriquer" et up
"vers le haut", mais cela ne vous aide
pas à deviner le sens de make up. En
fait cette expression a beaucoup de sens différents,
depuis "compenser" jusqu'à "composer"
en passant par toutes sortes d'autres, comme on le
voit dans cet échange entre deux personnages
d'un roman de P.G. Wodehouse: "He's made up
his mind to stay in" - "Well, I've made
up my face to go out." Cela veut dire: "Il
a pris la décision de rester à l'intérieur
- Eh bien moi, je me suis maquillée pour sortir"
(1). Vous voyez, c'est une langue qu'on ne maîtrise qu'après
de longues années de pratique. Un Coréen
ou un Chinois qui veut pouvoir communiquer en anglais
à un bon niveau intellectuel, par exemple pour
négocier un contrat ou participer à
une discussion scientifique, doit consacrer au moins
8000 heures à l'étude de la langue.
Cela fait 200 semaines de 40 heures, soit pratiquement
quatre années à temps plein, sans
vacances. Sur toute la planète Terre,
les parents voient leurs enfants consacrer des centaines
d'heures d'école à l'étude de
la langue sans aboutir au niveau de compétence
qui leur serait utile. Pas étonnant que des
milliers de voyageurs doivent faire face à
des complications et des malentendus parce que la
plupart des non-anglophones sont incapables d'utiliser
la langue correctement. Pour ne rien dire des innombrables
cas où les contacts entre les gens sont réduits
à un niveau sous-humain. Mais personne ne se
plaint. Les terriens choisissent de dépenser
des fortunes pour maintenir ce système, pour
affronter constamment désagréments et
injustices, sans que rien ne les y force. N'est-ce
pas du masochisme?
Une formule écartée a priori
-
Attends, fiston. Pas si vite ! Explique-moi d'abord
pourquoi la planète Terre n'a pas créé
une langue conçue pour la communication inter-peuples
comme l'a fait le reste de la galaxie.
-
Excellence, les choses se sont passées chez
eux exactement comme chez nous.
-
Qu'est-ce que tu racontes? Tu viens de me dire qu'ils
n'utilisaient pas une langue interethnique.
-
Ils ne l'utilisent pas, mais elle existe. Elle s'est
créée, comme chez nous, comme dans toute
la galaxie.
-
Je ne comprends pas. Si c'est le cas, pourquoi ne
s'en servent-ils pas?
-
C'est là la question. La créativité
langagière des terriens n'est pas inférieure
à la nôtre et divers projets de langue
internationale ont été mis au point
et publiés. Comme chez nous, la plupart se
sont montrés peu satisfaisants et n'ont pas
tardé à tomber dans l'oubli. Mais un
projet très modeste, sans nom, appelé
simplement Langue internationale, s'est révélé
excellent en pratique. Pour diverses raisons
liées à la situation sociale et politique,
son auteur l'avait publié sous un pseudonyme
: Dr Esperanto. Ce projet, méprisé par
l'élite, des personnes d'origines très
diverses l'ont adopté pour communiquer entre
elles d'un bout à l'autre de la planète.
La langue s'est peu à peu répandue,
se propageant dans toutes les couches de la société,
à peu de choses près. À force
de servir dans toutes sortes de contextes, elle s'est
enrichie et assouplie, aussi parce que certains écrivains
particulièrement talentueux l'ont adoptée
pour être lus par des lecteurs appartenant à
tous les peuples.
-
Au fond, tout s'est passé comme chez nous.
-
Oui. Il y a eu une sorte de compétition entre
divers projets, qui présentaient de grandes
différences de potentiel et de dynamisme. Une
langue a clairement émergé de ce processus
de sélection naturelle, celle que le public
a appelée "espéranto". La
vie l'a transformée en une langue vivante,
avec ses chansons, son humour, sa littérature.
-
Petit, je ne comprends pas. Pourquoi les terriens
n'ont-ils pas profité de l'existence de cette
langue pour résoudre commodément leurs
problèmes de communication?
-
Par imbécillité, à en croire
Gorogol ; par masochisme, selon moi. En moyenne, six
mois d'espéranto confèrent une capacité
de communication qui demande six ans dans le cas de
l'anglais, pour peu que l'âge des sujets et
le nombre d'heures hebdomadaires soient équivalents.
Si ce facteur de masochisme n'intervenait pas, les
populations forceraient leurs autorités à
organiser l'enseignement de l'espéranto pendant
une année dans toutes les écoles, après
quoi les élèves pourraient étudier
telle ou telle autre langue de leur choix pour des
raisons d'ordre culturel, si cela les intéresse.
Ce système éliminerait tous les problèmes
de communication linguistique sans présenter
le moindre inconvénient.
Le rôle de l'arrogance
-
Je commence à comprendre pourquoi tu parles
de masochisme. Mais est-ce que tu n'as pas aussi parlé
d'arrogance?
-
Oui. Le masochisme ne se maintient que dans la mesure
où tout le monde prétend que la solution
"langue internationale" n'existe pas, ou
ne marche pas. Et seuls des gens ayant une idée
exagérée de leur compétence peuvent
adopter cette position-là.
-
Explique-toi.
-
Au cours de mes recherches, j'ai questionné
un grand nombre de terriens. J'ai remarqué
que souvent le mot "espéranto" suscitait
des sourires ironiques et supérieurs. Pas toujours.
Certaines personnes étaient sincèrement
intéressées et prêtes à
accepter l'idée : celles-là ne se laissaient
pas prendre par l'arrogance. Mais chez beaucoup, surtout
en Europe, la première réaction est
du mépris. Et ce mépris vient de ce
qu'ils sont sûrs de savoir tout ce qu'il y a
à savoir : une présomption qui les amène
à porter un jugement avant même d'avoir
étudié les faits.
-
Ce que tu me dis, c'est qu'ils rejettent cet espéranto
sans rien en savoir?
-
Précisément. Dès qu'on met la
question sur le tapis, on s'aperçoit qu'ils
n'ont pas la moindre idée de ce dont il s'agit.
La plupart ignore qu'il y a des gens qui utilisent
constamment cette langue dans leurs contacts avec
l'étranger, qu'il y a des enfants dont c'est
la langue maternelle, qu'elle a été
adoptée par des poètes de valeur, qu'elle
est utilisée à la radio dans des programmes
quotidiens ou que des milliers de gens l'utilisent
pour leur courrier électronique. Ces personnes
lui reprochent des défauts inexistants et ne
savent rien de ses limites réelles. Mais il
ne leur vient pas à l'esprit qu'avant de juger
il faudrait s'intéresser aux faits.
-
C'est à peine croyable.
-
Mais c'est comme ça. Regardez ce journal, USA
Today. Voici un article qui donne quelques informations
exactes sur l'espéranto, encore que son insistance
sur les questions religieuses déforme pas mal
le tableau. Mais plus loin le journaliste cite un
certain Robert Trammel du Département des langues
et de la linguistique de l'Université de Floride
(Boca Raton), qui dit ceci: "La raison pour laquelle
l'espéranto n'a pas pris, c'est que c'est quelque
chose que la personne doit apprendre en plus de sa
langue maternelle, c'est quelque chose en plus"
(2).
-
Mais enfin, si c'est une langue qui ne sert qu'à
la communication internationale, comment pourrait-on
l'utiliser sans commencer par l'apprendre en plus
de sa langue maternelle? C'est incroyable, comme stupidité,
de la part d'un professeur d'université !
-
En effet. Mais cette stupidité tient à
l'arrogance. Parce que ce monsieur enseigne dans un
département de linguistique, il se croit compétent
même dans un domaine dont il ignore tout. Il
aboutit à une imbécillité, mais
seules les personnes qui ont une idée de ce
dont il s'agit s'en rendent compte. Tout ce que les
autres se rappelleront, c'est qu'un spécialiste
des langues écarte l'espéranto comme
ayant un vice rédhibitoire. Ce même professeur
ajoute que l'espéranto est "une langue
indo-européenne". Cela montre qu'il n'a
pas procédé à une analyse linguistique
en utilisant les critères habituels. L'espéranto
se compose exclusivement d'éléments
invariables, des monèmes, disent les
linguistes, qui peuvent se combiner sans restriction.
Le fait qu'on dérive "mon", "ma",
"mien" de "je" (mia < mi)
ou "premier" de "un" (unua
< unu) est un trait qu'on retrouve dans une
langue comme le chinois, mais dans aucune langue indo-européenne...
-
Je t'en prie, mon fils, ne te perds pas dans des détails
de ce genre qui ne signifient rien pour moi. Je sais
que tu as passé ta jeunesse à apprendre
les langues de la planète Terre, mais moi,
je n'y connais rien. Si tu me dis que ce gaillard
se prononce sur un sujet dont il ignore tout, je te
crois. S'il imagine que parce qu'il sait des tas de
choses sur les langues, il peut parler d'une langue
sans s'être familiarisé avec elle, il
est, effectivement, prétentieux. Mais est-ce
un cas typique?
-
Eh oui, Excellence.
-
Étranges terriens ! Ils me donnent l'impression
de se précipiter dans un jugement sans comprendre
que pour juger, il faut recueillir beaucoup de données,
puis réfléchir en profondeur.
-
Vous avez raison. La communication linguistique internationale
se situe à l'intersection de toute une série
de domaines: politique, économique, social,
psychologique, pédagogique, culturel, linguistique,
phonétique... Chacun de ces aspects exige une
analyse approfondie et une réflexion sérieuse.
Mais si l'on mène son enquête en écoutant
aussi bien ce qui se dit dans les cocktails de diplomates
que dans les simples discussions de bistro, on s'aperçoit
que le terrien le moins instruit se croit autorisé
à régler la question en quelques secondes,
et l'expression de supériorité qu'il
arbore ne laisse aucun doute : il s'agit bien d'arrogance.
L'insécurité: base de l'arrogance
-
Tu es jeune, mon fils, et je me demande si tu ne manques
pas de tolérance dans ton jugement sur les
terriens. Ne serais-tu pas un peu arrogant toi-même
? Est-ce que tu ne crois pas que tu simplifies à
l'excès un problème extrêmement
complexe?
-
Euh... C'est-à-dire, Excellence... Eh bien...
J... j... j... j... je...
-
Au lieu de bégayer, rappelle-moi à quoi
tu as attribué cette arrogance tout à
l'heure.
-
Je vous ai dit, Excellence, que les racines de cette
arrogance se trouvait dans l'insécurité.
-
Comment cela ?
-
Bien des terriens n'arrivent pas à accepter
leur faiblesse, leur petitesse, leur condition humaine.
Ils vivent dans une insécurité permanente,
consciente chez certains, refoulée chez d'autres.
Chez beaucoup, cela a une conséquence immédiate
: ils nient l'existence d'un problème. On se
sent beaucoup plus sûr si le problème
est résolu que s'il faut l'affronter, pas vrai
? Alors, pour se rassurer, les terriens se raccrochent
à toutes sortes de mythes.
-
Lesquels ?
-
Ils en ont des tas. Par exemple que le système
de traduction marche bien, ou qu'on peut se faire
comprendre en anglais partout dans le monde, ou qu'on
peut apprendre une langue en trois mois (c'est ce
qu'affirme souvent la publicité) ou du moins
au cours de sa scolarité. Dès qu'on
vérifie, on se rend compte que ces affirmations
ne tiennent pas debout. Il y a tout autant de mythes
au sujet de l'espéranto. La première
réaction de nombreux terriens quand on le mentionne
est de croire que par définition il est inférieur
aux langues de leurs pays, par exemple en ce qui concerne
l'exactitude technique ou juridique, la création
poétique ou intellectuelle, ou encore l'expression
des sentiments. Mais si on l'étudie, on s'aperçoit
qu'il ne leur est pas inférieur dans ces domaines,
dans bien des cas, il leur est supérieur.
-
Mon fils, j'ai l'impression que tu l'aimes, cette
langue internationale, cet espéranto, et je
me demande si tu es vraiment objectif. N'aurais-tu
pas, comme Gorogol, tendance à regarder les
terriens de haut ? Cet espéranto a peut-être
des défauts dont tu ne tiens pas compte.
-
Je n'ai jamais dit qu'il était parfait, Excellence.
Il ne l'est pas. Mais entre personnes de langues différentes,
il est très supérieur à l'anglais
ou à l'interprétation simultanée.
Aucune langue ne peut tout exprimer. On le voit bien
chez nous. Il ne vous faudrait pas plus de cinq minutes
de réflexion pour me citer un mot de notre
planète que les habitants de Bidunga ne pourraient
pas traduire avec toutes ses harmoniques. C'est la
même chose là-bas. Telle ou telle expression
française a une saveur particulière
qu'on ne peut pas rendre en espéranto, ni,
d'ailleurs, en anglais ou en allemand. Mais l'inverse
est vrai. Tel ou tel mot savoureux ou particulièrement
expressif en espéranto n'a d'équivalent
dans aucune autre langue. L'espéranto n'est
pas un code. C'est une langue à part entière,
dotée d'une âme, d'un esprit, d'une personnalité.
Mais les terriens ne veulent pas le voir. Pourtant,
comment peut-on juger une réalité qu'on
ne connaît pas, ou être équitable
envers une chose dont on n'a qu'une idée superficielle
?
L'intérêt de savoir ce que fait le voisin
-
Si, comme tu le prétends, les terriens ne sont
pas bêtes, ce sont des choses qu'ils comprennent
sûrement parfaitement.
-
Non, Excellence, parce qu'ils font tout pour ne pas
regarder les faits en face, pour pouvoir, en bons
masochistes, jouir des difficultés. Chez nous,
quand une grande entreprise - appelons-la la firme
A - apprend qu'une petite entreprise - la firme B
- a trouvé une solution pleinement satisfaisante
et économique à un problème agaçant
qui lui coûte des millions par an en palliatifs,
la firme A se précipite pour voir comment la
firme B a résolu le problème et ne tarde
pas à adopter le même système,
quitte à payer un brevet.
-
Et les terriens ne font pas cela? Je n'arrive pas
à le croire.
-
Ils le font dans toutes sortes de domaines, mais pas
dans celui des langues. Sur cette planète,
il y a des organisations qu'ils appellent les Nations
Unies, ou l'Union européenne, qui dépensent
des millions chaque années pour surmonter la
barrière des langues en appliquant des méthodes
où le rapport efficacité/coût
est déplorable. Il y a aussi des organisations
comme l'Association mondiale d'espéranto où
les personnes qui prennent part aux activités,
aux conférences, ou qui font du travail administratif
sont de langues maternelles différentes mais
communiquent directement, sur un pied d'égalité,
sans attribuer un centime à l'interprétation
d'un discours ou à la traduction d'un document.
-
Et tu prétends que ces autres entités...
comment les as-tu appelées? ... Nations Unies,
Union européenne, etc., ne se sont jamais intéressées
à la manière dont se passait la communication
linguistique dans ces associations qui utilisent l'espéranto
? Ce n'est pas possible !
-
Non seulement elles n'ont jamais étudié
les faits, mais il ne leur est même pas venu
à l'esprit qu'il y avait des faits à
étudier. C'est un refus systématique,
a priori. Et elles n'ont même pas mauvaise
conscience. Pourtant il ne s'agit pas d'économies
de bouts de chandelles. Un professeur d'économie
d'une de leurs universités a calculé
que si l'Europe adoptait l'espéranto, cela
représenterait une économie de 25 milliards
d'euros par année (3).
-
Petit, petit ! Tu as beau être intelligent,
tu te comportes parfois comme si tu ne savais pas
ce que tu dis. Comment pourrais-je connaître
le fonctionnement de ces sociétés? Tu
me parles d'euros. Pour moi ça ne veut rien
dire. C'est une monnaie, sans doute ? Et je suppose
que des milliards d'euros, c'est beaucoup.
-
Pardon, Excellence. Votre réputation de sagesse
est si impressionnante que j'ai parfois l'impression
que vous êtes au courant de tout. Oui, des milliards
d'euros, c'est effectivement beaucoup. Bizarre, n'est-ce
pas, ce manque d'intérêt pour une solution
qui marche très bien là où elle
est appliquée !
-
Oui. J'ai de la peine à admettre un tel masochisme,
mais j'en ai encore plus à comprendre leur
manque de curiosité.
-
Moi, ce qui m'ahurit, Excellence, c'est l'absence
de sens des responsabilités. L'argent qui est
ainsi dépensé vient de l'ensemble de
la population. Les sociétés terriennes
pourraient faire tant de choses avec les sommes astronomiques
qu'elles sacrifient à Babel.
-
C'est qui, celui-là ? Un de leur dieux ?
-
Excusez-moi, Excellence, c'est une vieille histoire
qui nous entraînerait trop loin. Babel, c'est
la barrière des langues. Quand je parle de
ces sommes astronomiques, je veux dire les montants
dépensés pour que les gens se comprennent
d'un peuple à l'autre, souvent pour de piètres
résultats. Tout ce qui se perd, par exemple,
dans l'enseignement de l'anglais dans quelque 200
pays, ou dans les innombrables services de traduction
et d'interprétation. Je suis indigné
quand je vois tous les besoins urgents de cette planète,
tout ce qui pourrait être fait pour sauver des
vies ou rendre l'existence plus agréable pour
tous, et qui n'est pas fait prétendument faute
d'argent, alors que les autorités n'hésitent
pas à gaspiller de telles sommes dans ces histoires
de langues.
-
Je te comprends. Moi aussi je suis tenté de
les condamner. Mais tu connais ma prédilection
pour l'indulgence et le pardon. Dis-moi des choses
qui peuvent m'amener à diminuer mon indignation
et à m'aider à voir ces pauvres terriens
avec compassion.
-
Vous êtes bon, Excellence. Que pourrais-je vous
dire, sinon que leur excuse est l'inconscience. Pour
eux, il est évident que cet espéranto
n'est pas quelque chose de sérieux. Pourquoi
se mettre à l'apprendre ? Cela me rappelle
ce qu'ils ont dit à un autre terrien qui essayait
de remettre en questions certaines de leurs certitudes:
"Il est évident que la terre est plate.
Si vous cherchez les Indes en partant par l'ouest,
vous allez tomber dans l'abîme."
-
Quelle drôle d'attitude ! Chez nous, dès
que quelqu'un énonce une idée comme
celle-là, notre premier réflexe est
de vérifier ce qu'il en est.
-
Bien sûr, mais la grande différence est
que les terriens vivent dans la peur. Quand on a peur,
on s'accroche aux choses. On s'accroche à ses
privilèges, à ses certitudes, à
ses béquilles. Pour oser regarder la vérité
en face, il faut renoncer à l'idée que
l'on sait déjà tout ce qu'il y a à
savoir. Cela implique que l'on laisse tomber la béquille
de la condescendance ("je sais que ce truc-là
est ridicule") pour se voir dans la nudité
de son ignorance ("en fait, je ne fais que répéter
ce que j'ai entendu dire, ou énoncer la première
chose qui me vient à l'esprit ; si je veux
être honnête, je dois reconnaître
que je n'y connais rien"). Si l'on ose se dire
cela, on risque de découvrir que la réalité
est autre que ce qu'on imaginait. C'est humiliant,
donc désécurisant. Et comment pourrait-on
renoncer à ses béquilles quand tout
au fond de soi on se sent boîteux, petit, faible,
vulnérable, sans aucune sécurité
? Il y a quelque chose de touchant dans cette insécurité
fondamentale des habitants de la planète Terre.
-
Pauvres terriens ! Les problèmes de communication
planétaire ne doivent pas être faciles
à gérer dans des conditions comme celles-là
!
-
Ils ne le sont pas, mais je ne vois pas ce que nous
pourrions faire pour le aider. Voilà, Excellence,
je vous ai dit l'essentiel. Vous trouverez tous les
détails dans mon rapport. Ce qu'il faut retenir,
c'est que l'insécurité psychologique
fondamentale des terriens les portent à la
présomption, qui les aveugle sur la solution
qui devrait leur sauter aux yeux, de sorte qu'ils
en sont réduits à trouver des palliatifs,
des pis-aller compliqués et coûteux,
bref, à adopter un système absurde où
les peuples acceptent l'injustice et la discrimination
avec résignation, tout en faisant des efforts
disproportionnés aux résultats. Vous
ai-je convaincu, Excellence ? Reconnaisez-vous avec
moi que la thèse de Gorogol est indéfendable,
qu'il ne s'agit pas de stupidité, mais d'un
enchevêtrement d'éléments psychologiques
où prédomine le masochisme?
-
Sans aucun doute, fiston, sans aucun doute. Mais,
franchement, tu ne crois pas qu'il faut être
idiot pour se vautrer à ce point dans le masochisme
?
____________
1. P.G. Wodehouse, Doctor Sally (Harmondsworth:
Penguin, 1960), p. 92.
2.
Don Sefton, "A Religious Belief In Esperanto",
USA Today, 27 janvier 2000 : "The reason
it hasn't caught on is because it's always something
the speaker has to learn in addition to his or her
native language - it's something extra."
3.
Voir les travaux de François Grin. Résumé de ses conclusions dans Anna Lietti, "Anglais, la mauvaise solution", Le Temps (Genève), 22
juin 2005.
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