La traduction automatique par opposition à la
théorie interprétative:
analyse d'un corpus de productions réelles
By Chidi Nnamdi Igwe,
French linguist,
Dalhousie University, Canada
Chidi.Igwe@dal.ca
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Résumé
L'analyse de la typologie des fautes
est utile pour l'avancement de la traduction. Avec
l'avènement de la linguistique de corpus et
du traitement automatique des données, il est
possible aujourd'hui de recueillir bon nombre de productions
réelles d'un traducteur donné pour les
analyser afin de comprendre autant le traducteur lui-même
que l'exercice de la traduction. Dans ce présent
article, nous nous donnons pour tâche de déterminer
la compétence de certaines machines de traduction
(et par extension, de la traduction automatique) en
nous basant sur un corpus composé de leurs
productions réelles.
Abstract
The analysis of the types of errors
helps advance the science of translation. Using corpus
linguistics and data processing, it is now possible
to gather a large number of translations performed
by a given translator and analyze them to understand
both the translator and the translation process. In
this paper, we attempt to determine the competence
of certain Web-based translation engines (and, by
extension, of machine translation), based on a corpus
of their actual production.
0
Introduction
Nous
avons suivi ici deux démarches pour inscrire
ce travail dans le cadre de l'analyse de la typologie
des fautes comme moyen d'avancement de la traduction
(car, il faut être conscient de ses défauts
pour s'améliorer). Primo, l'analyste se constitue
un corpus, et, secundo, il l'examine méticuleusement
pour livrer ses observations. C'est à partir
de ce corpus et des observations qu'il en fait qu'il
parvient aux résultats de son enquête,
lesquels permettent d'aller de l'avant. Depuis l'avènement
de la grammaire générative de Chomsky
(1957, 1965) et de ses disciples, on est capable de
se baser sur la performance d'un locuteur d'une
langue, c'est-à-dire la manifestation concrète
de son usage de la langue, pour déterminer
sa compétence. Si l'on peut se permettre
d'appliquer cette conception générativiste
dans un contexte de traduction, la compétence
équivaudrait à l'ensemble des règles
et des considérations que le traducteur doit
consciemment et inconsciemment respecter pour achever
une traduction de bonne qualité, tandis que
la performance représenterait ses propres productions
réelles, fournies à partir des textes
de départ. Pour déterminer la compétence
d'un traducteur donné, le recours à
un corpus de productions réelles est un outil
indispensable qui permet de se baser sur la performance
de ce dernier pour déterminer sa compétence
ou son incompétence, le cas échéant,
et lui offrir ainsi l'occasion de s'en rendre compte.
Ainsi, il pourra apporter des modifications là
où il le faut, et ultimement, évoluer
en allant de l'avant. Par exemple, si l'on veut constater
les défauts et les problèmes que rencontrent
des étudiants en traduction, il serait très
utile de dépouiller et d'analyser des textes
traduits par ces derniers, en comparant ces textes
avec leurs versions originales. Les résultats
ainsi obtenus permettent de comprendre non seulement
les défis auxquels se heurte telle catégorie
de traducteurs, mais aussi les différentes
options syntaxiques, qui sont à leur disposition
et les processus psychologiques, mentaux, etc., qui
régissent chacun de leurs choix.
Depuis toujours, les analystes recourent
souvent à la méthode introspective d'illustration
pour l'analyse des fautes de traduction. Cette méthode,
plus ou moins traditionnelle, consiste pour l'analyste
à se constituer un corpus composé des
textes, des exemplifications, et des énonciations
qu'il fournit soi-même en répondant à
des questions telles que : comment est-ce
que je dirais ça ? Est-ce que cette phrase
est correcte ? Que serait la forme erronée
de telle ou telle expression ? Ledit analyste
module ses descriptions, modélise des phénomènes
de variation selon une technique de recours à
sa propre intuition, à ses propres exemplifications.
Il est cependant incontestable que cette approche
puisse aboutir à des résultats intéressants,
ou que l'analyse soit souvent fine et étayée
sur des exemples acceptables. Mais cette méthode
a ses propres défauts :
- Les exemplifications et illustrations
fournies en guise de démonstration des fautes
de traduction sont souvent coupées de toute
situation traduisante réelle, de tout usage
réel de la langue ;
- Le jugement personnel de l'analyste
et ses propres opinions sur des faits (courant ainsi
le risque de les ériger en règles
générales) constituent un outil de
recherche privilégié donnant lieu
à une technique fondée sur la subjectivité.
Une deuxième méthode
que l'on doit aujourd'hui à la linguistique
de corpus est d'examiner un corpus de productions
réelles, ce genre de corpus étant
composé des ouvrages que le traducteur, sur
qui porte l'enquête, aurait traduits lui-même,
y compris les versions originales. Pour orienter ce
travail vers sa voie principale, mentionnons qu'il
est indubitable que l'ordinateur est parvenu à
prendre dans une très large mesure la place
des êtres humains dans beaucoup d'aspects, de
domaines, et d'activités. En traduction, par
exemple, remplacer les traducteurs humains par des
machines est l'un des objectifs de l'introduction,
depuis des années 70, de logiciels et de programmes
informatiques dotés de la capacité de
traduire. Cette étude est un travail pratique
que nous avons mené dans le cadre de notre
cours de français (FREN) 5016. C'est une analyse
des résultats obtenus par la traduction (à
l'aide des ressources informatiques : www.freetranslation.com
et www.altavista.ca) de dix textes (anglais
et français, tirés de multiples domaines
et disciplines) que nous avons traités en classe.
Ces textes constituent le corpus à partir duquel
nous allons au fur et à mesure extraire des
segments de phrase pour expliciter certains faits
observés. Dans les exemples que nous fournirons
dorénavant, les segments de phrase tirés
de productions réelles dans www.freetranslation.com
seront marqués FT, ceux tirés de
www.altavista.com, AV, tandis que les extraits
des textes de départ seront marqués
TD. Notre analyse, qui porte sur la typologie des
fautes remarquées dans les textes traduits
(du français vers l'anglais et vice versa)
par ordinateur, vise à déterminer jusqu'à
quel point la production automatique en matière
de traduction répond aux critères de
la théorie interprétative.
Conscients des défis que les
mots du texte de départ sont à même
de poser à des traducteurs et à des
interprètes, Seleskovitch et Lederer (1984)
développent depuis longtemps une théorie
de traduction connue aujourd'hui sous le nom de la
théorie interprétative, théorie
du sens, ou théorie de l'École de Paris.
Ladite théorie est destinée à
soulager le traducteur du fardeau que représentent
les mots de la langue du texte original ; à
l'aider à se débarrasser des pièges
que ces mots sont en mesure de lui tendre. Bien que
les mots du texte original jouent un rôle indéniable
dans l'appréhension du message qu'on cherche
à transmettre, admettons que c'est aussi là
qu'émergent bon nombre de fautes de traduction,
surtout pour la catégorie de traducteur sur
laquelle porte cette investigation. Rappelons dès
maintenant que, bien entendu, la théorie interprétative
identifie deux étapes complémentaires
du métier de traducteur, celle de la compréhension
et celle de la reproduction du message dans une langue
cible. À partir de ces deux étapes déjà
identifiées, nous nous permettrons de pousser
plus loin en décomposant les processus de traduction
en quatre étapes ou niveaux représentés
dans le diagramme suivant, qui guidera notre analyse.
Cela fait donc quatre niveaux de l'exercice
traduisant. Au niveau de la réception du message,
le traducteur doit absolument posséder la capacité
d'intérioriser les données par la lecture
ou par l'écoute. La maîtrise des deux
langues dans lesquelles s'effectuent ces opérations
est sans doute le mécanisme qui leur permet
de se produire. Au niveau de la compréhension,
le traducteur doit posséder les capacités
mentales innées, qui lui permettent de corréler
l'aspect sémantique et l'aspect morphologique
ou phonique des deux langues. Son habileté
à comprendre lui sert, dans la troisième
étape, à mettre en Ñšuvre toute une gamme
de supports psycholinguistiques permettant de nombreux
choix grammaticaux, syntaxiques, morphologiques, sémantiques,
entre autres. C'est en fait à ce niveau que
la compétence du traducteur dans les deux langues
impliquées est mise à l'épreuve
pour produire des résultats, ses propres productions
réelles : le message transmis à
son propre public. Consciemment ou inconsciemment,
les quatre niveaux d'opération décrits
plus haut s'effectuent dans l'exercice traduisant
et une déficience de l'un d'eux affecte le
fonctionnement du traducteur dans le niveau suivant.
Par exemple, si le texte original est ambivalent ou
illisible, et si le traducteur ne parvient pas à
lire entre les lignes à chaque fois qu'il le
faut, sa compréhension sera largement affectée,
et une mauvaise compréhension du message risque
d'aboutir à une incapacité de bien le
reproduire dans le contexte de la langue cible. Donc,
dans le cadre du FREN 5016, nous nous sommes basés
sur ces différents niveaux pour analyser un
corpus de productions réelles des machines
de traduction automatique déjà identifiées,
le but étant de constater dans quelle mesure
les processus de traduction automatique s'adaptent
aux démarches de la théorie interprétative.
Les variétés des résultats
obtenus, dont quelques aspects seront traités
ici, nous obligent à supposer que la théorie
interprétative se veut réaliste chez
des traducteurs humains ayant des connaissances encyclopédiques
de la structure grammaticale et syntaxique des deux
langues. Des connaissances du fondement culturel des
deux langues dans lesquelles s'effectue le transfert
de message qu'est la traduction s'avèrent aussi
très valables. Il faut être conscient
de la façon dont chacune des langues en question
organise ses propres ressources lexicales pour exprimer
des réalités, capacité dont les
machines ne peuvent pas se vanter. En fonction des
résultats obtenus, on dirait qu'en l'état
de la technologie au moment où l'on parle,
l'ordinateur se montre incapable de compléter
parfaitement les quatre niveaux, c'est-à-dire
de recevoir le message, de bien le comprendre, de
le reproduire/reformuler correctement en fonction
de la structure et du contexte culturel de la langue
cible, et finalement, de le transmettre dans une langue
d'arrivée correcte.
Dans un article récent, du
« Point de vue d'une praticienne » de la
théorie de l'École de Paris, Herbulot
(2004) a repris les grandes lignes de ladite théorie
tout en insistant sur le fait que, parmi ses diverses
caractéristiques, la théorie interprétative
« repose sur un principe essentiel : la
traduction n'est pas un travail sur la langue, sur
les mots, c'est un travail sur le message, sur le
sens » (Herbulot 2004 : 307). Cette affirmation
implique qu'entre l'auteur et le destinataire, le
traducteur s'intercale, et, de par sa compréhension
du sujet de discussion, s'assure que ces deux parties
se comprennent l'une et l'autre. Si l'ordinateur peut
remplacer le traducteur humain, cela veut dire qu'il
doit également posséder les qualités
mêmes qui permettent à l'homme de comprendre
toutes les expressions que produit un locuteur/auteur,
y compris celles qui sont explicitement énoncées
et celles qui sont nuancées ou exprimées
de manière ambivalente, laissant à l'interlocuteur
la tâche de déchiffrer le sens. Bien
entendu, la langue est un système de créativité
dont chaque locuteur peut se servir à sa façon
pour manipuler délibérément ses
opinions pourvu que toutes les règles conventionnelles
de ce système soient respectées. Notre
étude démontre donc que l'ordinateur
reçoit le message sous forme d'entrée,
mais qu'entre le niveau de la compréhension
du message et celui de la transmission qu'il en fait
sous forme de sortie, certaines discordances
se produisent qui remettent en question sa compétence.
Les résultats obtenus prouvent que parmi les
nombreux défauts de la machine, les problèmes
qui relèvent de la structure de la langue d'une
part, et ceux de l'interprétation du contexte
d'autre part, abondent. Parmi les différentes
manifestations de discordances structurelles on n'abordera
que les fautes d'emprunt, les emplois agrammaticaux
des éléments prépositionnels
et autres typologies de fautes syntaxiques. Parmi
toutes les formes que prennent les discordances contextuelles,
nous nous en tiendrons ici à des discordances
sémantiques et aux choix erronés entre
unités synonymiques.
1 Emprunt : faute de traduction automatique
On a relevé bon nombre d'emprunts
que l'on pourrait juger injustifiables et inexplicables.
Bien entendu, l'emprunt n'est pas une faute de traduction
si le traducteur recourt à ce procédé
au moment où il le faut. Il s'avère
d'ailleurs une très bonne technique pour retenir
des éléments de beauté lexicale,
structurelle, culturelle, entre autres, de la langue
dans laquelle le texte original a été
rédigé. Nous avons relevé beaucoup
d'emprunts pouvant être perçus comme
des fautes de traduction, car les machines recourent
à ce procédé au moment où
d'autres solutions meilleures sont à leur disposition,
mais aussi parce que ces emprunts ont des équivalents
en français et auraient facilité la
tâche à un destinataire parlant français
ou anglais, le cas échéant. Commençons
par considérer les exemples 1, 2, et 3 où
parties soulignées demandent notre attention :
- Ce n'est que lorsque des amis l'ont
taquinée...
(TD) ;
This n'est that when friends l'ont
teased... (FT).
- ... un magazine d'art tiré
à
800 exemplaires... (TD) ;
... a magazine d'art pulled to 800 copies...
(FT).
- ... les grands médias se sont intéressés
à
l'affaire... (TD) ;
... the big media were very interested in l'affaire
(FT).
Nous nous basons sur les différents
contextes dont les extraits ci-dessus sont tirés
pour avancer que les emprunts n'est, l'ont, d'art,
et l'affaire, entre autres, ne devraient
pas avoir de place dans la production réelle
que le traducteur livre à son public, puisqu'ils
ont des équivalents dans la langue anglaise.
C'est dans des cas pareils que l'emprunt est considéré
comme une faute de traduction. Les discordances de
ce genre foisonnent lorsqu'on traduit avec FT. Au
lieu de fournir une explication à ce genre
de phénomène, on dirait peut-être
que l'élision des voyelles, « e »
et « a », par exemple, devant des mots français
commençant par une voyelle (un phénomène
rare en anglais formel) est trop compliqué
pour cette machine, soit dans le cas présent
l'article « l' », la marque de négation
« n' », ou la préposition « d' »
devant les substantifs, les adjectifs, et les formes
flexionnelles de certains verbes.
2 Discordances prépositionnelles
Par discordances prépositionnelles,
il faut entendre des fautes de structure de langue
qui relèvent de la suppression ou de l'ajout
d'un élément prépositionnel là
où il ne le faut pas. Dans l'un des textes
de départ où figurent les locutions
« revenus de dividendes » et « revenus
d'intérêts », que l'on pourrait
respectivement remplacer en anglais par « dividend
income » et « interest income », les
deux machines ont chacune suivi fidèlement
la structure de la langue française pour les
traduire par « incomes of dividends » et
« incomes of interests ». Bien sûr,
tous les mots du texte de départ sont soigneusement
remplacés par leurs équivalents en anglais
« revenus » par « incomes »,
« de ou d' » par « of », « dividendes »
par « dividends », et « intérêts »
par « interests ». Mais puisque la mémoire
de la machine a déjà été
programmée pour que la préposition « de »
se traduise en anglais par « of » chaque
fois que le mot apparaît, elle a tendance à
procéder à ce remplacement machinal
sans se soucier si cela aboutit à une forme
erronée dans la langue cible. C'est pour éviter
ce genre de problème que la traduction ne doit
pas se fonder à cent pour cent sur le mot,
mais plutôt sur le sens qu'il faut capter, puis,
ré-exprimer selon la structure morphosyntaxique
de la langue d'arrivée.
Parfois, il arrive que le traducteur
se heurte à des situations où il lui
incombe de choisir entre deux prépositions
synonymiques ou quasi-synonymiques de la langue cible
pour remplacer une préposition de la langue
de départ. Par exemple, la préposition
anglaise « in » peut être traduite
en français par « à », « en »,
ou « dans » selon le sens de l'énoncé
où elle figure. Ainsi, la préposition
anglaise « in » dans la phrase « Rebecca
Smith arrived in New York a little more
than a year ago » pose énormément
de problèmes à l'un des deux traducteurs
informatiques. AV la traduit par « Rebecca
Smith est arrivé à New York peu
davantage qu'il y a une année »,
et FT, par « Rebecca Smith est arrivé
dans New York un petit plus qu'il y
a une année ». Bien que le premier
parvienne à un choix acceptable au niveau de
la préposition, la traduction de « a little
more than a year ago » par « peu davantage
qu'il y a une année » est incompréhensible,
une trahison du sens du texte original, et donc, inadmissible.
Il y a aussi des cas où l'une
des langues permet l'ajout d'une préposition,
ce qui fait qu'on peut correctement traduire « investment
income » en français par « revenus
de placement » en insérant la préposition
« de ». La relation de désignation,
autrement dit, relation de détermination entre
« investment » et « income » est
bien exprimée en anglais sans l'intervention
d'une préposition, ce qui n'est pas le cas
en français. Alors qu'il faudrait ajouter une
préposition lorsqu'on traduit vers le français,
ce n'est pas le cas lorsqu'on traduit ver l'anglais.
Considérons les exemples suivants :
- La littérature financière
aborde régulièrement le sujet de la
fiscalité des trois principaux revenus
de placement : l'intérêt,
le dividende et le gain en capital (TD) ;
The financial literature regularly tackles the
subject of the taxation of the principal trios
returned of placement : interest,
the dividend and capital gain (AV) ;
The financial literature uniformly approaches
the subject of the taxation of the principal trios
returned of placement : l'intérêt,
the dividend and the gain in capital (FT).
Outre l'insertion de la préposition « of »
entre « returned » et « placement »,
la morphologie du mot « returned » démontre
que chacune des deux machines prend le terme « revenus »
pour un verbe le participe passé du
verbe « revenir ». On peut donc dire que
le problème commence au niveau de la compréhension
et finit par affecter la reproduction et la transmission.
Si c'est le cas, cela découle d'une connaissance
insuffisante de la langue de départ, une situation
qui est à l'opposé de ce qui constitue
idéalement un bon traducteur.
On remarque aussi des cas où les machines
prennent à tort des éléments
adjectivaux ou adverbaux pour des prépositions.
Dans l'un des textes de départ, l'expression
« Rien n'est moins sûr » a
provoqué énormément des problèmes
de reproduction et de reformulation. Le mot « sûr »,
malgré l'accent circonflexe qui le distingue
de la préposition « sur », a été
traduit par chacune des deux machines par l'anglais
« on », soit « Nothing is less on ».
Ce serait une grande erreur de se baser sur la plupart
des exemples qu'on a vus jusqu'ici pour estimer que
les discordances prépositionnelles en traduction
ne trahissent pas le sens. Voyons d'abord l'exemple
numéro 5 qui suit :
- Ce n'est que lorsque des amis
l'ont taquinée que la jeune fille en noir,
Pascale Claude Aubry, a appris l'existence de
la photo (TD) ;
It is only when friends teased it that
the girl in black, Pascale Claude Aubry, learned
the existence from the photograph (AV).
Dans ce cas, le choix fautif de « from »
pour « de » est une erreur qui coûte
très cher sur le plan sémantique. Dans
le texte original, Pascale Claude Aubry a appris que
ladite photo existait depuis, mais dans la version
traduite, AV nous donne l'impression que la fille
a appris l'existence à partir de la photo,
ce qui n'est pas vrai. Ce genre de discordance découle
d'une traduction médiocre, qui non seulement
trahit le sens du message original, mais aussi le
but de l'exercice traduisant qui est, entre autres,
d'assurer une compréhension entre l'auteur
et le destinataire. On peut situer ce genre de faute
dans le cadre de la mauvaise compréhension
qui finit par nuire à la reproduction et à
la transmission. Je crois que c'est pour éviter
des erreurs de ce genre que le traducteur doit s'éloigner
un peu de l'aspect lexical de la langue de départ
pour s'accrocher à son aspect sémantique,
car la compréhension du message est un élément
indispensable de son travail. Les deux machines se
laissent influencer par la structure de la langue
de départ parce qu'elles exécutent leur
tâche en fournissant des équivalents
dans la langue d'arrivée, selon la manière
dont elles ont été préalablement
programmées dans leur système lexical.
C'est là où réside l'une des
grandes différences entre le traducteur machine
et le traducteur humain, car ce dernier est capable
de comprendre qu'il traite avec des langues naturelles
et non des langues artificielles, et que la traduction
dépasse un simple remplacement des mots entre
langues. Elle représente quelque chose de fondamental
dans les échanges interculturels, un élément
important sur le plan mondial pour le développement
des informations, le partage et la vulgarisation des
connaissances et des idées qui se font par
le biais des langues. D'un point de vue particulier,
celui de la langue française, il faut comprendre
la traduction comme un véritable élément
qui joue d'innombrables rôles dans la pratique
et l'analyse de la diversité linguistique entre
le français et les autres langues.
3 D'autres fautes grammaticales
Dans cette partie, notre intérêt
se porte sur les discordances purement grammaticales,
l'accord de nombre et de genre, de participe passé,
et d'adjectif, par exemple. Puisque les fautes de
ce genre abondent dans notre corpus, nous nous permettrons
d'examiner brièvement seulement celles qui
portent sur des éléments substantivaux,
soit la traduction des pronoms. Entre le français
et l'anglais, les deux machines éprouvent des
difficultés à déterminer quand
il faut traduire le pronom « il » par « he »
ou « it », et « elle » par « she »
ou « it ». Prenons d'exemple la phrase suivante :
- Cependant, il peut réclamer
directement dans le calcul de ses impôts
à payer un crédit de 13,33%
(TD) ;
However, it can claim directly in the
calculation of its taxes to pay a credit
of 13,33% (AV et FT).
- « Je travaille si vite
que la plupart de mes sujets ignorent ma présence »,
dit-il (TD) ;
« I work so quickly that the majority of
my subjects be unaware of my presence »,
say it (AV).
Dans l'exemple numéro 6 ci-dessus, les deux
machines nous proposent exactement la même réponse.
Le pronom « il » est remplacé par
« it », un pronom du genre neutre en anglais,
alors que dans le texte original, il s'agit nettement
d'un individu, d'un contribuable. Dans une situation
pareille, le texte original que l'on voit dans le
septième exemple est une déclaration
faite par un photographe. Le pronom « il »,
bien qu'il désigne une personne dans le texte
de départ, est traduit par « it ».
Ce faisant, le traducteur a failli à son devoir
à cause de son incapacité à établir
un accord entre le verbe « to say » et le
pronom « it » qu'il a choisi. La structure
de la langue française est aussi retenue par
la machine qui place le verbe « say » avant
le pronom « it » dans un contexte où
cela devrait être l'inverse he said.
4 Discordances sémiques
Dans le cadre de la discordance contextuelle, deux
manifestations intéressantes seront brièvement
abordées ici. D'abord la disjonction sémantique,
soit par omission, soit par insertion de mots dans
le contexte de la production réelle où
une telle omission ou insertion est sémantiquement
incohérente avec le texte de départ.
Puis le choix fautif entre des mots synonymiques dans
la langue cible, finissant par détourner le
sens du texte original. Par rapport à la discordance
sémique, l'exemple numéro 8 qui suit
ne servira qu'à illustrer l'omission d'une
certaine partie du texte original pour produire une
perte sémantique dans la version traduite.
- How to become an instant art star (TD) ;
Comment devenir un art instantané (AV).
Par opposition à des discordances au niveau
de la structure de langue, les discordances contextuelles
sont plus destructrices parce qu'elles portent beaucoup
plus sur le sens que sur la forme lexicale. Chaque
fois qu'un traducteur tombe dans le piège de
ce genre de discordance, il finit par ne plus atteindre
son objectif par rapport au locuteur et à l'interlocuteur.
Dans l'exemple ci-dessus, on peut facilement constater
que AV n'a pas seulement causé une discordance
structurelle, mais aussi que le sens est trahi dans
la transmission. Dans le texte original, il n'est
pas question de comment devenir un art, mais plutôt
de comment devenir un artiste. C'est pour éviter
des lacunes de ce genre en traduction que la théorie
interprétative recommande vivement que, pour
être efficace, l'action du traducteur ne doit
pas « s'exercer sur le plan des mots, sur le
plan de la langue, mais le plan du sens », et
qu'il doit « fournir un message équivalent,
pour obtenir le même résultat, produire
le même effet » (Herbulot 2004 : 308).
Pour ce qui a trait aux synonymes dans le contexte
interlingue, une bonne connaissance des deux langues
(l'anglais et le français dans ce cas) implique
une conscience des entraves que les synonymes, les
mots polysémiques, ou même les faux amis
peuvent constituer. Cela implique que le traducteur
se rende compte qu'il ne faut pas, par exemple, traduire
le verbe français « toucher » par
l'équivalent anglais « touch » dans
tous les cas. Quand on a affaire à des collocations
telles que « toucher un salaire » et « toucher
des revenus de dividendes », le verbe « toucher »
devient assez flexible pour modifier un peu son sens
propre en fonction de sa corrélation avec d'autres
mots.
- Quel est alors l'avantage de toucher
des revenus de dividendes au lieu de revenus d'intérêts ?
(TD) ;
Which is then the advantage of touching
incomes of dividends instead of incomes of interests ?
(AV).
La phrase 9 aurait mieux été traduite
par What then is the advantage in taking in/receiving
a dividend income instead of an interest income ?
La question ici n'est pas de déterminer si
le mot « what » se trouve dans le bagage
lexical de AV, mais plutôt s'il est capable
d'établir dans quel contexte il faut traduire
« quel » par « which » ou « what ».
C'est dans ce sens qu'il faut l'intervention du traducteur
à qui il revient (en tant que locuteur des
langues naturelles) de faire un choix parmi la multiplicité
de possibilités d'expressions que la langue
lui offre. Ce qui suit s'inscrit aussi dans le cadre
d'une discordance contextuelle provoquée par
le choix entre synonymes.
- La jeune fille a poursuivi le magazine
et le photographe, leur réclamant 10,000
dollars en dommages et intérêts (TD) ;
The girl continued the magazine and the
photographer, claiming 10,000 dollars in damages
to them (AV) ;
The girl followed the magazine and the
photographer, claiming them 10, 000 dollars in
damages and interests (FT).
Est-ce que le verbe français « poursuivre »
est traduisible en anglais par « to continue »,
« to follow », ou « to sue » ?
Bien sûr, mais il incombe au traducteur de déterminer,
selon le contexte, quand il faut choisir l'un et non
l'autre. Dans le contexte ci-dessus, la traduction
de « poursuivi » par « continued »
et « followed » est inadmissible parce que
selon le sens qu'on obtient du texte original, il
ne s'agit pas de « chasser » ni de « venir
après », mais plutôt d'« intenter
un procès à des personnes mentionnées »
The young lady sued the magazine and the photographer,
claiming $10,000 in damages.
5 Évolution des machines
Les hommes évoluent, la technologie évolue
et le monde évolue aussi. Donc consacrons maintenant
un paragraphe à l'évolution des sites
AV et FT. L'analyse que nous avons présentée
dans cet article est alimentée par des exemples
obtenus en mars 2005, car le cours de FREN 5016 a
été donné pendant le semestre
d'hiver de la même année. En août
2005, on a tenté de retraduire les mêmes
textes en utilisant les mêmes machines, et par
la suite, on a constaté qu'entre mars et août,
FT a subi une remarquable évolution qu'on pourra
constater dans cette partie. Nous n'en ferons aucune
analyse détaillée, mais nous nous contenterons
de dresser un tableau statistique de l'évolution
dans le but de laisser à nos lecteurs la tâche
de déterminer combien les deux machines ont
évolué. L'extrait comprendra comme d'habitude
une partie du texte original, la performance des deux
machines au mois de mars (constatable à partir
des différentes versions de texte et des nombres
de mots) mise côte à côte avec
leur performance en août 2005. Le pourcentage
d'évolution pour chacune des deux machines
se détermine par le nombre d'unités
de variance entre la version de mars et celle d'août.
Tableau d'évolution
|
Source/Date |
Textes |
Nombre de mots |
Nombre de variants |
|
TD |
Ce n'est que lorsque des amis l'ont taquinée
que la jeune fille en noir, Pascale Claude Aubry,
a appris l'existence de la photo. Duclos l'avait
prêtée à Vice-Versa, un
magazine d'art tiré à 800 exemplaires,
pour illustrer un reportage sur la vie urbaine.
La jeune fille a poursuivi le magazine et le
photographe, leur réclamant 10,000 dollars
en dommages et intérêts. Pour leur
défense, Gilbert Duclos et Vice-Versa
ont évoqué le droit à l'information
et à la liberté d'expression |
79 |
- |
|
FT, mars 2005 |
This n'est that when friends l'ont teased that
the girl in black, Easter Claude Aubry, learned
l'existence of the photo. Duclos l'avait lent
to Vice versa, a magazine d'art pulled to 800
copies, to illustrate a report on urban life.
The girl followed the magazine and the phographer,
claiming them 10,000 dollars in damages and
interests. For their defense, Gilbert Duclos
and Vice versa evoked the right to l'information
and to liberty d'expression |
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- |
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FT, août 2005 |
It is only when friends teased it that the
girl in black, Easter Claude Aubry, learned
the existence of the photo. Duclos had lent
it to Vice versa, an art magazine pulled to
800 copies, to illustrate a report on urban
life. The girl followed the magazine and the
photographer, claiming them 10,000 dollars in
damages and interests. For their defense, Gilbert
Duclos and Vice versa evoked the right to information
and to expression liberty |
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8 |
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AV, mars 2005 |
It is only when friends teased it that the
girl in black, Pascale Claude Aubry, learned
the existence from the photograph. Duclos had
lent it to Vice-Poured, a magazine of drawn
art to 800 specimens, to illustrate a report
on the urban life. The girl continued the magazine
and the photographer, claiming 10,000 dollars
in damages to them. For their defense, Gilbert
Duclos and Vice-Poured evoked the right to the
information and the freedom of expression |
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AV, août 2005 |
It is only when friends teased it that the
girl in black, Pascale Claude Aubry, learned
the existence from the photograph. Duclos had
lent it to Vice-Poured, a magazine of drawn
art to 800 specimens, to illustrate a report
on the urban life. The girl continued the magazine
and the photographer, claiming 10,000 dollars
in damages to them. For their defense, Gilbert
Duclos and Vice-Poured evoked the right to the
information and the freedom of expression |
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En définitive, il faut réaffirmer
que si la traduction était un simple remplacement
des mots par des équivalents dans une autre
langue, elle aurait été réduite
à un exercice machinal où l'ordinateur
est roi. Mais puisqu'elle ne l'est pas, le traducteur
doit être créatif dans ses interventions.
Grâce à une bonne compréhension
du message, le traducteur le transmet selon son propre
choix/bagage lexical à partir d'une gamme de
moyens lexicaux que lui offre la langue du destinataire.
Puisque la machine dépend de l'entrée
lexicale de la langue de départ pour produire
sa sortie, l'exercice est tout à fait machinal,
ce qui donne une part minimale à la créativité
et à l'interventionnisme du traducteur. Quant
à la pratique de la traduction, l'ordinateur
ne possède pas encore cette connaissance encyclopédique
de l'organisation structurelle, culturelle et syntaxique
des langues naturelles, qui se voit chez les humains,
ce qui fait que celui qui est destiné originalement
à remplacer les traducteurs humains a fini
par devenir un outil de travail pour ces derniers.
RÉFÉRENCES
CATFORD, John Cunnison (1965) :
A Linguistic Theory of Translation : An Essay
in Applied Linguistics. London, Oxford University
Press.
CHOMSKY, Noam (1957) : Syntactic
Structures. La Haye, Mouton.
CHOMSKY, Noam (1965) : Aspects
of the Theory of Syntax. Cambridge/Massachusetts,
The MIT Press.
HERBULOT, Florence (2004) : La
théorie interprétative ou théorie
du sens : point de vue d'une praticienne,
Meta, 49-2, p. 307-315.
MUNDAY, Jeremy (1998) : A
Computer-Assisted Approach to the Analysis of Translation
Shifts, Meta, 43-4, p. 542-556. SELESKOVITCH,
Danica et Marianne LEDERER (1984) : Interpréter
pour traduire. Paris, Didier Érudition.
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