A
une époque où l'on parle tant de
collaboration internationale, de contacts entre
les peuples, de communication interculturelle,
ce problème de compréhension mutuelle
ne mérite-t-il pas d'être examiné
de plus près?
Un
autre exemple nous revient à l'esprit.
Il
s'agit d'un cycle d'étude organisé
en Suisse pour des speakers et autre gens de radio
de toute une série de pays. Avant que commence
la première séance, on a pu voir
les deux seuls participants africains se diriger
spontanément l'un vers l'autre. C'était
leur premier séjour en Europe. Hélas,
à l'expression de joie qui avait animé
leur visage lorsqu'ils s'étaient aperçus
de loin a succédé une expression
de profonde déception quand ils se sont
rendu compte qu'ils ne pouvaient se comprendre.
L'un venait de Zambie, l'autre du Bénin.
Ces deux hommes que poussaient l'un vers l'autre
tant de réalités communes race,
références culturelles, appartenance
à un même continent, solidarité
d'ex-colonisés étaient ensemble
comme des muets.
Quinze
jours durant ils se sont côtoyés
sans jamais pouvoir se parler directement. Il
fallait toujours qu'un Blanc sachant le français
et l'anglais leur serve d'interprète. Croyez-vous
qu'ils se sont dit les mêmes choses que
s'ils avaient pu se parler coeur à coeur,
entre-quatre-zyeux? Il faudrait bien mal connaître
la psychologie humaine pour se l'imaginer. Pourtant,
l'un et l'autre appartenaient à une élite
intellectuelle. Combien d'années n'avaient-ils
pas passées à apprendre la langue
de leur ex-colonisateur?
Cette
expérience vécue est un symbole
du drame linguistique africain. Les écoliers
d'Afrique noire commencent l'apprentissage de
la lecture et de l'écriture soit dans leur
dialecte, soit dans une langue africaine à
grand rayonnement, soit dans la langue de l'ancienne
administration coloniale.
Mais
quelle qu'ait été la première
étape, la deuxième, pour ceux qui
ont la chance de poursuivre leurs études,
consiste toujours à consacrer de longues
heures, des années durant, à une
langue écrite pleine de difficultés,
qu'il s'agisse des subjonctifs français,
des verbes irréguliers portugais ou de
la masse énorme du vocabulaire anglais
(l'une des particularités de l'anglais
est qu'on ne le possède vraiment que lorsqu'on
sait jongler avec les différents mots qui
correspondent à un seul vocable dans la
quasi-totalité des autres langues: il faut
savoir choisir entre big, large, great, grand;
entre freedom et liberty, buy
et purchase, force et strength,
brotherly et fraternal, etc.)
Quelle
que soit la langue enseignée, comme ce
n'est pas la même partout, cet énorme
investissement en temps et en efforts portant
sur des éléments linguistiques et
culturels sans rapport avec les traditions africaines
n'aboutit même pas à résoudre
le problème de la communication directe
entre Africains.
Y
a-t-il une chance que tous les pays d'Afrique
conviennent d'enseigner partout une seule et même
langue seconde, anglais ou français? C'est
hautement improbable, et ce ne serait guère
indiqué. Les pressions culturelles représentent
déjà un facteur suffisamment aliénant;
leur confier un monopole serait intolérable.
Faut-il
alors envisager l'adoption d'une grande langue
non-européenne, arabe, swahili, haoussa?
Mais pour bien des Africains, les difficultés
seraient tout aussi grandes et l'on n'éviterait
pas l'inconvénient qu'il y aurait à
favoriser indûment une culture.
Peut-être,
dira-t-on, la solution réside-t-elle dans
l'élaboration d'une langue conventionnelle
panafricaine, à l'instar de ce qui s'est
fait en Nouvelle Guinée. Mais on se heurte
déjà à d'innombrables difficultés
lorsqu'on essaie de mettre au point un idiome
intertribal à l'échelle d'un pays,
que serait-ce à l'échelle d'un continent
où les structures linguistiques les plus
diverses sont représentées?
La
mise au point d'une langue panafricaine qui donne
satisfaction aux habitants de la totalité
du continent serait une entreprise extrêmement
difficile. Sur quelle base choisir le vocabulaire?
Comment concevoir une grammaire où chacun
se sente à l'aise ? Ce travail n'est pas
impossible — l'expérience acquise dans
divers pays montre que des langues planifiées
sont parfaitement viables - mais c'est une œuvre
de très longue haleine si on veut l'accomplir
de façon efficace et équitable pour
tous les groupes ethniques. Afin de donner au
lecteur une idée de la diversité
linguistique africaine, nous l'invitons à
considérer les exemples suivants. Il s'agit
d'une comparaison entre quatre langues portant
sur un petit échantillon de vocabulaire
et sur un point précis de grammaire: le
pluriel.
1. VOCABULAIRE
| |
Peul |
Haoussa |
Yorouba |
Swahili |
| "homme" |
gorko |
mutum |
okunrin |
mwanamume |
| "femme" |
debbo |
mace |
obinrin |
mwanamke |
| "marché" |
luumo |
kasuwa |
oja |
soko |
| "maison" |
suudu |
gida |
ile |
nyumba |
| "j'ai
donné" |
mi
hokki |
na
ba |
mo
fun |
nilimpa |
2. PLURIEL
a. Peul
Le
pluriel est marqué par des variations complexes
avec, souvent, modification d'un préfixe
et d'un suffixe:
| gorko |
"homme" |
worgbe |
"hommes" |
| rawaandu |
"chien" |
dawaagdi |
"chiens" |
| ngeelooba |
"chameau" |
geloogdi |
"chameaux' |
| ndamndi |
"bouc" |
damgdi |
"boucs" |
| kamiong |
"camion" |
kamiongji |
"camions" |
b. Haoussa
| mutum |
"homme" |
mutane |
"hommes" |
| kare |
"chien" |
karnuka |
"chiens" |
| akwiya |
"chèvre" |
awaki |
"chèvres" |
| dutse |
"pierre" |
duwatsu |
"pierres" |
| zobe |
"anneau" |
zobba |
"anneaux" |
Le
pluriel se forme en principe par un changement
de terminaison, mais le système est tellement
peu cohérent qu'on est pratiquement obligé
d'apprendre le pluriel avec chaque nom.
c. Yorouba
Normalement
on ne distingue pas le singulier du pluriel. S'il
le faut - mais c'est tout à fait exceptionnel
- on peut utiliser les pronoms awon ou
won, "ils", "eux",
"elles".
| okunrin |
"homme"
ou "hommes" |
| awon
okunrin |
"(eux)
les hommes" |
| eera
ni |
"c'est
une fourmi" ou "ce sont des
fourmis" |
| eera
ni won |
"ce
sont des fourmis" |
d. Swahili
Tous
les substantifs swahilis appartiennent à
une classe caractérisée par un préfixe.
Pour former le pluriel, on remplace le préfixe
singulier par le préfixe pluriel de la
classe correspondante (pour l'une des six classes,
le préfixe est le même au singulier
et au pluriel).
| mtu |
"homme" |
watu |
"hommes" |
| mtoto |
"enfant" |
watoto |
"enfants" |
| mbwa |
"chien" |
mbwa |
"chiens" |
| kitu |
"chose" |
vitu |
"choses" |
| jicho |
"œil" |
macho |
"yeux" |
Une
caractéristique des langues bantoues est
l'accord généralisé des préfixes:
| kisu
kidogo kimoja kitatosha |
"un
petit couteau suffira" |
| visu
vidogo vitatu vitatosha |
"trois
petits couteaux suffiront" |
Etant
donné cette grande diversité, qui
se retrouve à tous les niveaux du langage,
le moins qu'on puisse dire est qu'il faudrait
plusieurs décennies pour élaborer
un projet satisfaisant de langue panafricaine,
et deux ou trois générations pour
faire vivre ce projet et le transformer en langue
vivante.
Vers une solution réaliste
A
notre avis, la solution la plus satisfaisante
consiste en un bi-, tri- ou quadrilinguisme acquis
par étapes successives selon le schéma
suivant:
1.
début de la scolarité: apprentissage
de l'écriture et de la lecture dans la
langue locale; apprentissage éventuel de
la langue africaine régionale ou nationale;
2.
à partir de la troisième année
primaire: continuation de l'étude mentionnée
sous (1) et, parallèlement, étude
de la langue internationale espéranto,
dont la pratique sera entretenue tout au long
de la scolarité ultérieure;
3.
niveau secondaire: pour les élèves
qui le désirent, ou selon les nécessités
nationales, étude d'une ou deux grandes
langues de culture: swahili, arabe, français,
anglais, haoussa..., non comme langue de communication
(cette fonction sera exercée par l'espéranto),
mais comme moyen d'élargir l'horizon culturel
de l'enfant.
Cette
formule présente plusieurs avantages: elle
est, pédagogiquement, réaliste (nous
allons le voir); elle résoud facilement
le problème de la communication entre les
peuples d'Afrique; elle confie le rôle de
truchement interafricain à une langue dégagée
de toute attache coloniale, néocoloniale,
idéologique ou religieuse; elle respecte
intégralement les valeurs culturelles à
leurs différents niveaux; elle n'entraîne
aucune perte d'identité, pour des raisons
linguistiques d'une part (l'espéranto n'est
pas, structuralement, une langue indo-européenne;
sa souplesse et sa tradition interethnique lui
permettent de s'adapter à toutes les mentalités),
pour des raisons culturelles d'autre part (la
vie littéraire espérantophone est
nourrie des apports les plus divers: Japonais
et Hongrois, p.ex., y ont une très large
place).
Le
système que nous préconisons se
fonde sur trois faits objectivement vérifïables,
mais généralement méconnus
ou mal interprétés. Les mots "objectivement
vérifïables" méritent
d'être soulignés, car dans les discussions
sur ces questions, il est fréquent de voir
des personnes bien intentionnées trancher
allègrement sans avoir sérieusement
examiné les faits. Cette attitude,
fondée sur l'ignorance de sa propre ignorance,
est compréhensible. Elle n'en représente
pas moins un grave manque de respect pour les
populations et les êtres humains que le
babélisme réduit au mutisme ou à
un statut d'infériorité, et qui
méritent mieux qu'un jugement superficiel.
Les
trois faits en question sont les suivants:
a)
l'espéranto, du fait de sa structure, conduit
plus profondément et plus rapidement que
toute autre langue à la perception des
rapports grammaticaux et sémantiques qui
est le fondement de tout apprentissage linguistique:
aussi fait-il gagner un temps considérable
(un ou deux ans) à l'assimilation ultérieure
des langues étrangères;
b)
la rapidité d'assimilation d'une langue
et sa facilité de maniement dépendent
de divers traits objectifs; or, une langue est
ressentie comme d'autant moins étrangère
qu'on la manie avec aisance;
c)
l'espéranto est une langue vivante, riche
et expressive, ayant une longue tradition - près
d'un siècle - de communication interculturelle.
a - Intérêt pédagogique de l'espéranto
Quelle
que soit la solution appliquée au problème
de la communication linguistique en Afrique, un
très grand nombre d'Africains devront apprendre
une autre langue que la leur. L'adoption d'une
langue africaine n'éliminerait pas le problème
pédagogique. Si l'on optait pour le swahili,
p.ex., les Africains qui parlent une langue soudanaise
ou un dialecte hottentot devraient assimiler
les structures très différentes
d'une langue bantoue, et l'écart est aussi
grand entre ces langues qu'entre le français
et le bengali. Le même problème pédagogique
se pose si la langue à étudier est
une langue extérieure à l'Afrique
noire (anglais, français, arabe...).
Or,
l'apprentissage d'une langue étrangère
suppose toujours deux opérations: un décodage
et un recodage. A part les exclamations du type
aïe! ah! hm!, le langage comporte
nécessairement une analyse implicite d'une
série de rapports. Même un énoncé
aussi affectif que "je t'aime" doit
absolument inclure des moyens linguistiques permettant
de distinguer le sujet de l'objet, sous peine
de pouvoir signifier "tu m'aimes", ce
qui est totalement différent.
Ce
que nous avons appelé "décodage"
consiste à rendre explicite cette analyse
inconsciente. C'est une étape capitale,
et si une troisième langue s'apprend plus
facilement qu'une deuxième, c'est parce
qu'elle a déjà été
en grande partie franchie.
L'espéranto
facilite énormément le décodage
parce que c'est une langue exclusivement composée
d'éléments invariables, où
l'analyse grammaticale et sémantique est
a la fois régulière et transparente.
Par
exemple, lorsqu'on a appris que la notion appelée
dans les langues indo-européennes "indicatif
futur" s'exprime par la terminaison -os,
on peut soi-même - régularité
- former le futur de tous les verbes (mi estos,
"je serai", li faros, "il
fera"); en outre, chaque fois que l'on rencontre
un mot terminé par -os, on sait
- transparence - que l'on a affaire à un
verbe au futur. Cette régularité
et cette transparence se retrouvent en espéranto
pour toutes les notions grammaticales: une fois
assimilées les terminaisons et les particules
grammaticales, on peut d'un coup d'oeil, sans
connaître le sens d'une seule des racines,
faire toute l'analyse grammaticale et logique
d'un énoncé.
L'espéranto
rend également explicite l'analyse sémantique,
c.-à-d. l'analyse des notions complexes.
Considérons par exemple le mot qui signifie
"incurable": neresanigebla. Il
se décompose en six éléments:
l'élément central est san,
"bien portant"; ig signifie "rendre
tel ou tel" ou "faire (faire)";
sanig veut donc dire "rendre bien
portant"; comme re indique le retour,
le renouvellement, la répétition,
resanig a nécessairement pour sens
"rendre de nouveau bien portant", c.-à.-d.
"guérir"; si on y ajoute ebl,
qui veut dire "pouvoir être",
on obtient resanigebl, "pouvoir être
rendu de nouveau bien portant", "pouvoir
être guéri", "curable";
ne est la négation, de sorte que
neresanigebl exprime l'idée de ne
pas pouvoir être guéri, l'idée
d'incurabilité;avec la terminaison -a,
correspondant à la fonction adjective,
nous savons que cette idée est exprimée
sous forme d'adjectif, en français "incurable".
Si l'on avait mis -o, on aurait la fonction
substantive: neresanigeblo, "incurabilité,
fait de ne pas pouvoir être guéri".
Si l'on avait mis la terminaison -os, déjà
citée, on aurait exprimé l'idée
sous la forme d'un verbe au futur: li neresanigeblos
signifie "il sera incurable" (formule
qu'on peut aussi, bien sûr, traduire littéralement:
li estos neresanigebla, "on ne pourra
pas le guérir", oni ne povos resanigi
lin). Peut-être faut-il préciser
que le préfixe re n'est pas toujours
indispensable; dans la majorité des cas,
la forme nesanigebla suffit.
Qu'il
s'agisse de vocabulaire ou de grammaire, l'espéranto
est donc une langue où les rapports apparaissent
de façon concrète, transparente:
frata amika
----- = -----
frato amiko
fratino amikino
----- = -----
frato amiko
Frata, "fraternel", est à frato, "frère",
ce que amika, "amical", est à
amiko, "ami"'; fratino,
"soeur", est à frato,
"frère", ce que amikino,
"amie" est à amiko, "ami".
(Il est amusant de relever qu'en l'occurrence
la régularité de l'espéranto
se retrouve en argot : frangin/frangine).
Le
fait qu'en espéranto toute règle
grammaticale, toute terminaison, tout affixe sont
totalement généralisables augmente
à un point incroyable le rendement de l'effort.
Sur le modèle de hundo/hundino,
"chien/chienne", l'enfant pourra former
lui-même tous les noms de femelle: kamelino,
"chamelle"; bubalino, "bufflonne";
porkino, "truie"; kaprino,
"chèvre"; simiino, "guenon"
et ainsi de suite. De même, généralisant
le cas de hundejo, "chenil",
il composera sans difficulté porkejo,
"porcherie"; kaprejo, "lieu
où l'on garde les chèvres";
kamelejo, "lieu réservé
aux chameaux". Le suffixe ido désignant
le petit d'un animal, il n'aura aucune peine à
traduire "chiot" (hundido), "porcelet"
(porkido) ou "chevreau" (kaprido).
Une fois ce système assimilé, n'importe
qui comprend ce qu'est un kamelido. Combien
de francophones, après quarante ou cinquante
années de pratique de leur langue maternelle,
savent que le petit du chameau est le chamelon?
Ce
système ne permet pas seulement à
l'élève de traduire avec exactitude,
et sans difficulté, les termes de sa propre
langue; il lui donne en outre la possibilité
de forger des mots nouveaux qui sont immédiatement
compris par les espérantophones d'un bout
du monde à l'autre. Par exemple, une fois
assimilée la structure sam-... -ano
de samlandano, "compatriote"
(land = "pays"), samreligiano,
"coreligionnaire" (religi = "religion"),
etc., on peut former des mots comme samvalano,
"habitant de la même vallée"
ou "personne originaire de la même
vallée", ou encore samrasano,
"personne de la même race". Mia
samrasano, "mon frère de race",
est, par rapport à la race, ce que mia
samlandano, "mon compatriote", est
par rapport au pays. Rien n'empêche, bien
sûr, de traduire littéralement "mon
frère de race" par une expression
qui fait davantage ressortir la notion de fraternité,
par exemple par mia rasfrato, mia rasa frato
ou mia samrasa frato.
L'espéranto
représente une synthèse, exceptionnelle
dans le panorama des langues, qui intègre
harmonieusement rigueur et liberté. Rigueur,
parce que toute fonction grammaticale doit être
exprimée. Liberté, parce que dans
le cadre d'un petit nombre de règles très
strictes, on est libre de formuler sa pensée
à sa guise. En français, on est
obligé de dire je lui obéis;
des formes comme je l'obéis, j'obéis
lui, bien que parfaitement compréhensibles,
sont incorrectes. En anglais, on doit dire I
obey him. Dire I obey to him ou I
him obey serait inadmissible. L'espéranto
permet de dire tout aussi correctement mi lin
obeas que mi obeas lin, mi al li obeas
que mi obeas al li. Rigueur: il faut que
le sujet et l'objet de l'action soient nettement
distingués. Liberté: que la distinction
se marque par une préposition ou une terminaison
est indifférent, de même que la place
du mot dans la phrase.
Autre
exemple: pourvu que l'on respecte le sens précis
des prépositions et des terminaisons, on
a souvent la possibilité d'exprimer un
concept à son gré sous forme adjective,
substantive, verbale, adverbiale. Dans la phrase
j'irai à vélo, le mot vélo
peut être présenté sous forme
substantive: mi iros per biciklo, adverbiale:
mi iros bicikle, ou verbale: mi biciklos.
Cette
grande liberté, permise par la rigueur,
est évidemment un atout considérable
pour le style et l'expressivité - le parti
qu'en tirent les écrivains frappe tous
ceux qui lisent la littérature originale
en espéranto - mais elle explique aussi
l'intérêt pédagogique de la
langue internationale pour l'apprentissage ultérieur
d'autres langues: la rencontre avec l'espéranto
tel qu'il se parle et s'écrit aujourd'hui
dans le monde met nécessairement en présence
de formes linguistiques très diverses,
pourtant toujours aussi facilement compréhensibles.
C'est donc une véritable introduction à
l'expression linguistique en général,
qui dégage des structures de la langue
maternelle sans imposer immédiatement les
structures rigides d'une langue étrangère.
Dans
la séquence "langue maternelle / espéranto/
langue étrangère", l'étape
espéranto apparaît comme le moment
de la découverte et de la créativité.
Ceux qui en restent là auront acquis un
instrument de communication mondiale, très
utile en pratique et d'une grande valeur culturelle
et humaine; la possibilité de créer
soi-même des mots aura stimulé la
créativité et affiné le sens
des nuances. Ceux qui peuvent et désirent
aller plus loin trouveront l'assimilation des
langues étrangères remarquablement
facilitée par l'assouplissement linguistique,
d'ailleurs agréable et amusant, fait à
l'étape intermédiaire: celle-ci
leur en aura appris beaucoup plus qu'une rébarbative
grammaire ou que l'apprentissage immédiat
d'une langue ethnique sur les structures universelles
de l'expression humaine. Ceci n'est pas une affirmation
théorique. Plusieurs expériences
ont établi que celui qui avait fait une
année d'espéranto gagnait au moins
une année dans l'étude ultérieure
d'une autre langue.
b - Facteurs régissant la facilité d'assimilation et de maniement
des langues étrangères
Une
langue étrangère est d'autant plus
facile à assimiler que ses structures sont
plus cohérentes. En fait, contrairement
à ce qu'on pourrait croire, la cohérence
des structures est beaucoup plus importante que
la ressemblance avec la langue maternelle.
Le
système verbal de l'espéranto est
très éloigné de celui des
langues latines. Faut-il en conclure qu'un francophone
aura beaucoup plus de peine à manier les
verbes en espéranto qu'en espagnol, où
la conjugaison présente une richesse de
formes et d'irrégularités comparable
à celle du français? Ce serait une
grave erreur. Dès la première leçon
d'espéranto, les élèves savent
comment former le présent de tous
les verbes à toutes les personnes.
Une fois une terminaison assimilée, on
passe à la suivante, de sorte qu'il suffit
en moyenne de douze leçons pour que le
système verbal de l'espéranto soit
intégralement appris. On est loin du compte
avec les verbes espagnols: dans la langue de Cervantès,
le maniement correct des seuls verbes "être"
et "avoir" exige bien quelque douze
heures d'étude.
Ce
raisonnement est évidemment applicable
à la situation africaine. En haoussa, comme
en français, tous les substantifs sont
soit masculins, soit féminins. Est-ce à
dire que le français sera plus facile que
l'espéranto, où la catégorie
grammaticale "genre" n'existe pas, pour
une personne de langue haoussa? Non, puisque,
si la structure est semblable en haoussa et en
français, elle n'est cohérente ni
dans l'une ni dans l'autre langue. Madara,
"lait", est féminin en haoussa,
mais masculin en français; nama,
"viande", est masculin en haoussa, féminin
en français. Les mots correspondants en
espéranto, pour lesquels la question ne
se pose pas, sont d'un maniement plus facile même
pour un Haoussa.
Prenons
un exemple plus net encore, celui du pluriel.
En yorouba, la notion de pluriel est extrêmement
floue, comme en japonais. Bien qu'il soit possible
d'indiquer le pluriel, ce n'est pas obligatoire
et on ne le fait que si on le juge vraiment indispensable.
En espéranto, comme en français,
on est obligé de préciser si on
parle d'une ou plusieurs choses, d'une ou plusieurs
personnes. Il y a donc là une réelle
difficulté pour les Yoroubas.
Mais
quel est le choix qui s'offre à ce peuple
pour une communication dépassant le niveau
local? Les langues dont l'espéranto pourrait
être le concurrent en Afrique sont l'anglais,
le français, le swahili, l'arabe et peut-être
le haoussa. Or, non seulement toutes ces langues
ont une opposition nette singulier/pluriel, mais
en outre le pluriel n'y correspond pas à
une structure totalement régulière.
En arabe et en haoussa, on est pratiquement obligé
d'apprendre le pluriel avec chaque substantif.
En swahili, le pluriel varie suivant le système
complexe des "classes" entre lesquelles
tous les substantifs sont répartis. En
français, on a les fameuses irrégularités
des mots en -al et en -ail, pour
ne rien dire des cas du type oeil/yeux,
ciel/cieux. En anglais, si les irrégularités
sont peu nombreuses, elles sont tout de même
réelles: foot/feet, woman/women, sheep/sheep,
child/children,...
En
espéranto, il y a une terminaison à
apprendre, valable pour tous les cas. Dans toutes
les langues précitées, le Yorouba
doit apprendre deux choses: l'utilisation correcte
de la catégorie "pluriel" et
les différentes formes sous lesquelles
celle-ci se concrétise. En espéranto,
seule la première de ces nécessités
existe, la question de la forme étant réglée
en cinq secondes.
L'expérience
acquise au Japon montre que cette difficulté,
si elle est réelle, n'est en fait pas bien
terrible. L'apprentissage d'une langue comporte
de toute façon des difficultés.
L'espéranto se distingue de la majorité
des langues en ce que ses difficultés n'ont
rien d'arbitraire. Le Yorouba qui aura appris
le pluriel en espéranto aura assimilé
un élément linguistique utile pour
la communication, qu'il rend plus précise,
alors que les difficultés formelles des
langues mentionnées ci-dessus n'ont aucune
contrepartie au niveau de la signification: on
se comprendrait tout aussi bien si on disait chevals
au lieu de chevaux, foots au lieu
de feet. Il suffit d'ailleurs d'observer
le langage de l'enfant pour se rendre compte que
la régularité est plus naturelle
que l'irrégularité: le mouvement
spontané de l'expression linguistique nous
porte vers la cohérence des structures.
Ces
exemples ont trait à la grammaire, mais
le lexique mérite également d'être
pris en considération, car l'incohérence
des structures lexicales est elle aussi facteur
de difficulté. En français, on dit
concevable, mais perceptible, imprenable,
mais incompréhensible. Le fait de
connaître les verbes concevoir, percevoir,
prendre, comprendre ne permet pas de former
soi-même les quatre adjectifs. En espéranto,
koncepti/konceptebla, percepti/perceptebla,
preni/ neprenebla, kompreni/nekomprenebla
représente un système cohérent
où trouver le mot désiré
est affaire d'intelligence et non de mémoire.
Pour
les Africains, si une des difficultés de
l'anglais tient aux nombreuses nuances qui peuvent
s'exprimer dans la conjugaison (les formes he
went, was going, has gone, would go, used to go,
had gone, had been going, etc. ne sont pas
d'un maniement facile pour les peuples qui n'ont
qu'un passé et qui expriment les nuances
correspondantes par d'autres moyens linguistiques),
une autre réside dans l'étonnante
hétérogénéité
du vocabulaire. La série country, national,
foreigner impose à la mémoire
un effort beaucoup plus grand que la série
correspondante en espéranto: lando,
landa, eksterlandano. De même, le fait
de connaître les formes tooth, "dent",
et teeth, "dents", ne dispense
pas de mémoriser les racines totalement
différentes de dental et dentist
(comparez avec le swahili: meno, "dents",
(w)a meno, "dentaire", daktari
wa meno, "dentiste"). Le tableau
suivant montre à quel point les structures
régulières de l'espéranto
facilitent la mémorisation, et donc l'aisance
dans l'expression, là où l'anglais
exige un effort nettement plus intense parce qu'il
utilise souvent, pour l'adjectif, une racine latine
différente de la racine germanique du verbe
correspondant:
| anglais |
espéranto |
swahili |
| avoid
inevitable |
eviti
neevitebla |
kuepuka
isiyoepukika |
| destroy
indestructible |
detrui
nedetruebla |
kuharibu
isiyoharibika |
| win,
overcome
invincible |
venki
nevenkebla |
kushinda
isiyoshindika |
| see
invisible |
vidi
nevidebla |
kuona
isivoonekana |
L'espéranto
n'est pas la seule langue au monde où grammaire
et lexique présentent une telle régularité.
Des langues comme le chinois, le créole
antillais, le malais, le malgache sont elles aussi
composées d'éléments invariables
qui se combinent à l'infini avec une parfaite
cohérence. En swahili également,
les racines sont pour l'essentiel invariables.
Mais,
pour régulières qu'elles soient,
ces langues possèdent des caractéristiques
qui les rendent moins adaptées que l'espéranto
à l'usage interethnique dans le monde d'aujourd'hui.
En créole haïtien, par exemple, bon
nombre de termes abstraits font défaut,
et il faut les remplacer par de longues périphrases
ou par des mots empruntés au français
mais souvent non compris par la population locale.
Le chinois a un système phonétique
auquel la plupart des étrangers ont beaucoup
de peine à s'adapter, bien des mots ne
se distinguant que par des variations phonétiques
minimes, notamment par les tons. Dans la prononciation,
la différence entre shíyàn,
"expérience", shíyán,
"sel", shìyàn,
"test", shìyăn, "répétition",
et shìyán, "serment"
réside uniquement dans la mélodie:
ce qui distingue les mots, c'est la manière
dont la voix monte ou descend sur les deux syllabes,
ainsi que leur hauteur relative.
Il
existe des tons dans bien des langues africaines,
mais, pour une personne habituée à
une langue à tons, il est plus difficile
d'utiliser un autre système de tons qu'une
langue où la mélodie de la phrase
est une question de style, d'expression affective
ou d'accent régional et n'intervient pas
dans la signification de l'énoncé.
Dans
les langues bantoues, le système des classes
est un facteur de complication pour les personnes
habituées à un autre type de langue.
Il faut moins d'effort pour assimiler, et moins
de pratique pour utiliser spontanément,
la préposition de de l'espéranto
que son équivalent swahili -a, qui
varie en fonction de la classe du nom précédent,
comme le montrent les exemples suivants:
| espéranto |
swahili |
français |
| pordo
de domo |
mlango
wa nyumba |
"porte
de maison" |
|
pordoj (1) de domo |
milango
ya nyumba |
"portes de maison" |
|
muroj de domo |
kuta
za nyumba |
"murs de maison" |
|
libro de infano |
kitabu cha mtoto |
"livre d'enfant" |
|
libroj de infano |
vitabu vya mtoto |
"livres d'enfant" |
L'idée
selon laquelle une langue n'est humaine que si
elle comporte des exceptions est purement et simplement
un préjugé d'Occidentaux mal informés.
Parmi les langues très régulières,
le chinois et le persan se caractérisent
par une littérature d'une très grande
beauté. Elles démontrent par là
que la richesse culturelle est totalement indépendante
des complications grammaticales.
Quant
à l'idée, très répandue,
selon laquelle l'espéranto serait une langue
indo-européenne, elle résulte d'une
analyse insuffisante des faits. Linguistiquement,
l'espéranto appartient à la catégorie
des langues dites isolantes, comme le malgache
et le chinois, tout en comprenant bon nombre de
traits plutôt caractéristiques des
langues agglutinantes (turc, japonais,...). Les
racines des mots sont empruntées aux langues
d'Europe, mais cela n'enlève rien à
la réalité structurale profonde.
Une langue se définit plus par sa structure
que par la forme de ses mots. Et le créole
antillais est là pour nous montrer qu'une
langue non-indo-européenne peut avoir un
vocabulaire plus occidental encore que l'espéranto.
c - L'espéranto, langue vivante
Personne
n'oserait porter un jugement sur une voiture,
un restaurant ou les aptitudes poétiques
de tel ou tel dialecte africain sans avoir conduit
cette voiture, fréquenté ce restaurant
ou s'être familiarisé avec la poésie
de l'idiome en question. L'honnêteté
intellectuelle exige que l'on fasse de même
dans le cas de l'espéranto.
Il
suffit d'avoir entendu des espérantophones
de 20 pays différents rire à la
même seconde en écoutant un de leurs
fantaisistes pour savoir que l'humour peut avoir
une qualité universelle qui "passe"
très bien dans cette langue. Celui qui
a assisté à un débat en espéranto,
lu des revues culturelles ou scientifiques paraissant
dans cet idiome, écouté les chansons
et poèmes les plus prisés dans le
monde espérantophone, entendu des enfants
jouer en s'exprimant dans la langue de Zamenhof,
celui-là sait que l'espéranto répond
à tout ce que l'on peut attendre d'une
langue à la fois populaire et littéraire.
Cela
n'a rien d'étonnant. On s'exprime d'autant
plus facilement qu'on est moins inhibé
par les irrégularités grammaticales
et lexicales, et par la peur de faire des fautes.
Tous ceux qui ont lu les poèmes composés
en espéranto par Miyamoto Masao ou la version
dans cette même langue des quatrains d'Omar
Khayyam sont émerveillés par la
limpidité de la langue de Zamenhof, où
les plus fines des sensibilités extra-européennes
s'expriment avec une aisance qu'on chercherait
vainement ailleurs.
Certains
reprochent à l'espéranto - qu'ils
ne connaissent pas - d'être "fabriqué
de toutes pièces" ou d'être
"l'oeuvre d'un seul homme". Il s'agit
là une fois de plus d'une méconnaissance
de faits pourtant faciles à vérifier.
Ce que Louis Zamenhof a publié en 1887
sous le nom de "langue internationale"
était un très modeste embryon de
langue: 16 règles de grammaire, 912 monèmes
(éléments lexicaux) et quelques
exemples de textes. Cette pauvreté était
voulue. Zamenhof avait compris qu'une langue est
un phénomène social, collectif et
anonyme. Il a eu la sagesse de se dire que seule
la pratique pouvait donner chair et vie à
ce maigre squelette, mais il a su doter son noyau
linguistique d'une structure propre à faciliter
un développement naturel, par simple contact
avec les exigences du réel.
L'évolution
lui a donné raison. Des facteurs d'ordre
linguistique et historico-social ont fait qu'un
certain nombre de personnes de pays très
divers ont adopté cet embryon de langue
nouvelle pour communiquer facilement entre elles.
Comme l'avait prévu Zamenhof, en l'utilisant,
ils en ont fait une langue vivante. Lorsque, par
exemple, un Polonais s'éprend d'une jeune
Italienne dans un camp international où
la seule langue commune est l'espéranto,
les circonstances l'obligent à utiliser
toutes les ressources de la langue pour exprimer
ses sentiments.
En
1913, déjà, deux revues en espéranto
paraissaient en Chine. Leurs rédacteurs
étaient acculés à apporter
à l'embryon primitif la contribution de
leur intelligence et de leur sensibilité
pour exprimer tout ce qu'ils voulaient dire. Et
lorsqu'une équipe de douze syndicalistes
de pays différents, ne parlant que leur
langue maternelle et l'espéranto, se sont
mis à correspondre pour échanger
leurs idées et partager leurs expériences,
il fallait bien qu'ils conviennent du sens précis
des mots, qu'ils introduisent leurs proverbes
et leurs comparaisons, qu'ils proposent telle
ou telle manière de rendre une notion nouvelle.
A côté de cette collectivité
modeste et anonyme, écrivains, poètes
ou chansonniers ont marqué la langue du
sceau de leur personnalité, en orientant
souvent son évolution d'une façon
déterminante. La publication en espéranto
de la Bible, de la Bhagavad-Gîtâ,
du Coran, n'a pas été moins importante
pour le développement de la langue internationale.
Les
innombrables apports, souvent anonymes, parfois
inconscients, de tous ceux qui ont choisi ce moyen
de communiquer entre eux en relevant le défi
de Babel se sont incarnés peu à
peu dans l'espéranto d'aujourd'hui, la
langue n'assimilant, bien sûr, que les contributions
conformes à la structure d'ensemble.
La
moindre conversation en espéranto en témoigne
abondamment de nos jours. Prenons par exemple
la phrase suivante, typique de l'espéranto
actuel - elle a été prononcée
dans un groupe de jeunes discutant du moyen de
transport à utiliser pour se rendre à
une manifestation -: Notendos ke nur du emas
konsideri la trajnon (2) pli taûga, ce qui signifie quelque chose comme "il faudra noter
que deux seulement penchent pour l'idée
que le train est plus indiqué".
Sur
dix mots, on trouve cinq éléments
ou traits linguistiques inexistants dans la brochure
de 1887: le monème end; l'usage
verbal d'un mot à suffixe adjectif (notendos);
l'emploi autonome de em (vi emas,
"vous avez tendance, vous penchez pour")
limité chez Zamenhof à un rôle
de suffixe (ridema, "rieur";
helpema, "serviable"); l'utilisation
de konsideri dans le sens de "considérer
comme" (chez Zamenhof, il signifie uniquement
"envisager" ou "regarder");
la racine trajn, qui a pris la place de
vagonar, aujourd'hui ressenti comme vieillot.
Dans le projet de Zamenhof, cette phrase aurait
eu la forme suivante: Necesos noti, ke nur
du inklinas rigardi la vagonaron pli taûga.
Chacun des éléments précités
est entré dans l'usage à une époque
différente, en un lieu différent,
parmi des personnes que rien ne nous permet d'identifier
aujourd'hui. Ceux qui voient dans l'espéranto
un code rigide, sorti tout armé et casqué
du cerveau d'un homme de cabinet, se méprennent
du tout au tout. C'est un foisonnement de communications,
couvrant quatre générations et quelque
80 pays, qui a "fait" l'espéranto.
On peut être assuré que le jour où
la langue internationale sera adoptée par
les Africains, ils apporteront à son évolution
une contribution originale qui sera pour le monde
entier un nouvel enrichissement culturel.
Conclusion
L'espéranto
n'est guère connu sur le continent noir.
Cette ignorance s'explique par divers facteurs
historiques. Les colonisateurs ont eu tout intérêt
à s'attacher par la langue les peuples
qu'ils colonisaient. Et la vieille maxime "diviser
pour régner" n'a rien perdu de son
actualité.
Peut-être
certains membres des élites africaines
verront-ils notre proposition d'un mauvais oeil:
elle risque de leur faire perdre la position privilégiée
que leur confère la maîtrise de langues
difficiles comme l'anglais ou le français.
Mais tous ceux qui ont à coeur les intérêts
réels des populations africaines se doivent
de s'informer sérieusement des possibilités
qu'offre, pour le développement de l'instruction
et d'une communication digne de ce nom sur le
continent noir, la langue internationale du Dr
Zamenhof.
L'expérience
de l'Asie a montré que pour une personne
qui ne sait aucune langue indo-européenne,
il faut en moyenne une à deux années
scolaires, à raison d'une ou deux heures
par semaine, pour arriver à bien posséder
l'espéranto. Au Japon, on compte deux ans
pour cette langue, contre dix pour l'anglais.
Les exemples présentés ci-dessus
suffiront sans doute à convaincre le lecteur
que cette différence tient au fait que
l'espéranto suit de beaucoup plus près
que l'anglais le mouvement spontané de
l'expression linguistique tel qu'on peut l'observer,
notamment chez les enfants, dans tous les pays
du monde.
Les
Africains ont besoin de communiquer les uns avec
les autres. Ils doivent aussi pouvoir communiquer
par-dessus les frontières linguistiques
qui datent des divisions coloniales. Pourquoi
devraient-ils utiliser à cet effet des
langues pleines de complications sans rapport
avec le contexte africain, qui sont en outre le
véhicule de pressions culturelles exercées
par des pays puissants? Si l'espéranto
était introduit dans les écoles
primaires de toute l'Afrique, chacun pourrait
conserver son dialecte ou sa langue et la culture
qui lui est associée, et pourtant communiquer
avec tous les autres Africains, à quelque
pays qu'ils appartiennent, sans que la barrière
des langues et l'héritage colonial continuent
d'empêcher le dialogue direct.
Au
lieu de passer des années à transpirer
sur l'accord du participe passé ou les
subtilités fuyantes de la grammaire anglaise,
les petits Africains n'auraient-ils pas tout à
gagner à apprendre dès l'école
primaire une langue qui, n'appartenant à
aucun peuple, appartient au même titre à
tous?
____________
1. Le j
se prononce comme y dans boy, mais
le son est plus atténué, puisque
l'accent tonique tombe toujours (comme en swahili)
sur l'avant-dernière syllabe.
2. traj
se prononce comme trail dans vitrail.
BIBLIOGRAPHIE
J.-D.
Bosko, Qu 'est-ce que l'espéranto ?,
La Chaux-de-Fonds: Centre culturel espérantiste,
1965
P. Janton, L'espéranto, Paris: Presses
Universitaires de France, 1973 ('Que Sais-Je?'
n° 1511)
H. Masson, Espéranto or English ?,
Laroque Timbaut: La Juna Penso, 1976
H. Masson, Du rêve à la réalité,
Laroque Timbaut: La Juna Penso, 1977
C. Piron, "Pour une communication humaine
de qualité: Mieux que la traduction automatique?",
Techniques d'instruction, 1977, 9-23
J. Thierry, L'espéranto sans peine,
Paris: Assimil, 1974
G. Waringhien, Grand Dictionnaire Espéranto-Français,
Paris: SAT-Amikaro, 1976
Documents sur l'espéranto, nouvelle série, numéro 5F (1979)