1. Complexité de la notion de
culture
2. Étude des langues : objectifs
proclamés et réalité
3. Culture ou pseudoculture ?
4. La culture espérantophone
: réponses à quelques objections a
priori
5. Une culture se juge sur pièces
6. Avantages culturels,
pour les élèves, de l'étude
de l'espéranto ?
7. L'apport de la créativité
8. Conclusions
1. Complexité de la notion
de culture
Le
terme «culture» exprime une notion complexe, recouvrant
des éléments qui appartiennent au
domaine des connaissances, à celui de la
sensibilité, esthétique ou affective,
et à celui de la mentalité. Il peut
s'appliquer à une personne ou à une
vaste collectivité. On dit d'un être
humain qu'il est cultivé lorsqu'il a atteint
un niveau suffisamment élevé dans
les trois domaines. Si ce n'est pas le cas, on parlera
d'érudit, d'expert, d'esthète, d'esprit
ouvert, mais non de personne cultivée.
Ces
trois domaines se retrouvent également lorsque
le terme «culture» est appliqué à
une collectivité, qu'elle soit ethnique,
nationale ou de quelque autre catégorie.
Une culture, dans ce sens, représente un
ensemble de connaissances et de conceptions, un
certain type d'art et de sensibilité, une
manière particulière d'aborder le
réel ou de percevoir le monde, tous ces éléments
conférant à un groupe humain une certaine
spécificité.
La
réponse de Monsieur le Ministre semble supposer
que langue, culture et civilisation se recoupent
terme à terme. En fait, c'est loin d'être
le cas. Il peut y avoir culture ou civilisation
à des niveaux très différents.
Si l'on parle si facilement de «civilisation occidentale»
ou de «culture africaine», c'est bien parce que
l'on pressent que ces concepts transcendent celui
de la langue et peuvent s'appliquer à des
collectivités bien plus vastes qu'un groupe
linguistique.
L'inverse
est également vrai. Il est parfaitement légitime
de considérer les civilisations britannique
et américaine comme deux entités distinctes,
même si elles s'expriment l'une et l'autre
dans une langue pratiquement identique.
On
remarquera qu'il n'y a pas davantage coïncidence
entre langue et peuple. Les peuples irlandais et
américain ne se confondent ni entre eux,
ni avec le peuple anglais, et un Suisse romand a
beau partager la langue de Molière avec ses
voisins français, il ne se sent pas — il
n'est pas — membre du peuple français. L'appartenance
à un même peuple implique une participation
à une histoire, à des traditions,
à un sentiment d'identité en grande
partie indépendants de la communauté
de langue.
Notons
enfin qu'on ne peut participer à une culture
sans connaitre la ou les langues auxquelles elle
est traditionnellement attachée. Bien des
Chinois de Hong-Kong ou de Singapour sont de culture
chinoise mais de langue anglaise, et ce qui distingue
de ses compatriotes un Juif athée qui ne
sait ni le yiddish, ni l'hébreu, ni aucune
des autres langues parlées dans la diaspora
juive (latino, tata, araméen...), c'est qu'il
partage avec elle un ensemble de connaissances et
d'habitudes intellectuelles, un certain type de
sensibilité, une façon particulière
de ressentir le monde : on peut être nourri
de culture juive sans que la langue ou le pays y
soit pour quoi que ce soit. Culture, pays, peuple
et langue sont des réalités qui ne
coïncident pas nécessairement.
2. Étude
des langues : objectifs proclamés et réalité
Monsieur
le Ministre a parfaitement raison d'assigner deux
objectifs possibles à l'étude d'une
langue : accès à une culture et communication.
Mais sa réponse, axée sur l'idéal,
fait trop facilement fi de la réalité.
Si
le but de l'enseignement des langues est, pour l'Éducation
nationale, l'accès à une culture,
ce ne l'est ni pour les parents, ni pour les élèves.
Ce que ceux-ci réclament, c'est un moyen
de communiquer avec l'étranger, de s'élever
dans l'échelle sociale ou d'améliorer
leurs chances professionnelles.
Certes,
il est beau de tendre vers des objectifs élevés,
mais, sous peine de donner dans l'utopie, il faut
se poser la question de savoir s'il est réellement
possible de les atteindre.
Interrogez
donc les jeunes qui ont fait au lycée six
années d'anglais, d'allemand ou d'espagnol.
Vous verrez que seul un infime pourcentage est à
même de s'exprimer dans la langue étudiée.
«Nous avons constaté qu'au niveau du baccalauréat,
un enfant sur cent seulement parvient à s'exprimer
correctement dans une langue étrangère.
Quant à une deuxième langue, le résultat
final aux plans de la culture et de l'élocution
dépasse rarement le niveau du balbutiement»,
constate un pédagogue (1). Un niveau aussi élémentaire est-il comparable avec
un accès authentique à la culture
?
En
outre, le lycéen moyen n'est pas particulièrement
cultivé à l'égard de la civilisation
à laquelle se rattache la langue choisie.
Il suffit pour s'en rendre compte d'inviter quelques
élèves d'anglais, pris au hasard,
à parler de Shakespeare, de Tennyson ou de
Graham Greene. Ils n'en savent pas plus que bien
des personnes qui n'ont pas appris la langue, mais
qui se sont intéressées à la
littérature anglaise en recourant à
des traductions.
Bref,
si l'on quitte les hautes sphères de l'utopie
pour redescendre sur terre, on s'aperçoit
que l'Éducation nationale n'est pas en mesure
d'ouvrir, par l'enseignement scolaire des langues,
l'accès à la capacité de communiquer
convenablement, ni cet accès à la
culture qu'a invoqué Monsieur le Ministre
dans sa réponse précipitée.
3. Culture ou
pseudoculture ?
Quelle
est la personne réellement cultivée
? Celle qui sait ou celle qui croit savoir ? Celle
qui apprécie par elle-même ou celle
qui répète ce que tout le monde dit
? Celle qui s'abstient de juger tant qu'elle n'a
pas étudié la question ou celle qui
tranche avant d'ouvrir le dossier ?
La
vraie culture est, heureusement, dument représentée
au sein de la population. Mais elle est, par définition,
modeste et se fait facilement vaincre, lors de la
décision, par une rivale particulièrement
puissante de nos jours : la pseudoculture.
Celle-ci
se caractérise par une aptitude à
parler avec un ton d'autorité de sujets dont
on ignore tout, mais sur lesquels on possède
quelques idées glanées au hasard des
magazines et des conversations de salon. Elle recherche
moins la vérité que l'approbation
générale et prend la modestie pour
de l'insignifiance. Elle donne facilement dans la
condescendance. Simplificatrice, elle prétend
régler en un tournemain des questions très
complexes, sans même se douter qu'il pourrait
y avoir des faits à vérifier.
Une
bonne partie des jugements sur l'espéranto
que l'on entend ou lit de nos jours relève
de la pseudoculture.
Peut-être
Monsieur le Ministre et ses services n'ont-ils pas
eu le temps de se documenter. Si c'est le cas, il
est encore temps de le faire. Il est patent, en
effet, qu'ils n'ont pas consulté la documentation
disponible sur la valeur pédagogique de l'espéranto
et sur la culture espérantophone ; qu'ils
n'ont pas comparé les apports culturels réels
que permettent l'étude de l'espéranto
d'une part, celle des autres langues d'autre part
; qu'ils n'ont pas cherché à savoir
si, à niveau d'instruction égal, les
espérantophones étaient, dans l'ensemble,
mieux familiarisés avec les cultures étrangères
que leurs concitoyens ; qu'ils n'ont pas demandé
un avis motivé aux professeurs d'espéranto
des trois universités françaises où
cette langue est enseignée (Aix-Marseille,
Clermont-Ferrand, Rennes) ; bref, qu'ils ont agi
avec beaucoup de légèreté,
pour ne pas dire avec un étonnant manque
de respect envers les signataires des propositions
de loi déposées au sujet de l'espéranto
(2).
Il
serait intéressant de connaitre les publications
qui ont aidé Monsieur le Ministre à
orienter sa décision. Il est en effet hors
de doute qu'elles sont loin d'être complètes
et à jour, c'est-à-dire de correspondre
au niveau actuel de l'interlinguistique et de l'espérantologie.
En d'autres termes, c'est une réponse non
fondée qu'a donnée Monsieur le Ministre.
Il ferait preuve de sagesse s'il acceptait de la
reconsidérer.
4. La culture
espérantophone : réponses à
quelques objections a priori
Notons,
tout d'abord que l'argument de Monsieur le Ministre,
selon lequel l'espéranto serait une «langue
créée pour les besoins de la seule
communication» n'est pas recevable, et ce, pour
trois raisons.
Premièrement,
il est manifeste que L. L. Zamenhof (l'initiateur
de l'espéranto, ndlr) visait autre
chose que la simple communication. La meilleure
preuve en est que la petite brochure qui marque
la première apparition publique de son projet
contenait déjà un poème original
(3) ; la poésie a d'ailleurs occupé une place de choix
tout au long de l'élaboration qui a abouti
à la «Langue Internationale» de 1887 (4).
Deuxièmement,
toute création tombant dans le domaine public
subit une évolution qui l'éloigne
parfois beaucoup de sa destination initiale. Edison
ne se doutait pas, quand il a conçu l'enregistrement
sonore, que son invention servirait un jour essentiellement
au plaisir des mélomanes. Et lorsque Panini
a créé la grammaire sanskrite, pour
des besoins exclusivement liturgiques et théologiques,
il ne s'attendait pas à voir son œuvre
servir par la suite de langue littéraire
à une vaste partie de l'Inde. Un argument
qui ignore l'action de l'histoire est dépourvu
de fondement.
Troisièmement,
L. L. Zamenhof n'a pas «créé» une
langue. Il s'est borné à jeter les
bases rationnelles d'un moyen d'expression linguistique
qui ne s'est transformé en langue vivante
que par l'usage. Ce serait une grave erreur de ramener
l'espéranto tel qu'il se parle et s'écrit
aujourd'hui au contenu de la petite brochure de
1887.
Quoi
qu'il en soit, si Monsieur le Ministre voulait bien
lire le chapitre 5 — «La littérature » —
du "Que Sais-je ?" consacré à
la langue de Zamnehof (5), il découvrirait que l'espéranto donne bel et bien
accès à une culture. Que cette culture
soit souvent méconnue ne l'empêche
pas d'exister. On ne supprime pas une réalité
en l'ignorant.
Cette
culture a sa spécificité dans les
trois domaines mentionnés ci-dessus : éléments
cognitifs (6), sensibilité (7), mentalité (8), mais cette spécificité s'intègre harmonieusement
aux autres appartenances ethniques et culturelles.
De même qu'on peut être à la
fois de culture alsacienne et de culture française,
de culture britannique et de culture hindoue, de
même on peut avoir une double identité
culturelle, l'une nationale ou ethnique, l'autre
dérivant de l'appartenance au monde de l'espéranto.
Parfois causes de tensions psychologiques — et souvent
à la suite de ces tensions —, ces doubles
appartenances représentent en fait dans la
plupart des cas un enrichissement pour la personnalité.
La
spécificité culturelle de l'espéranto
représente-t-elle un handicap par rapport
à sa vocation universelle ? L'exemple du
latin médiéval et de la koïné
grecque en Méditerranée orientale
au début de notre ère montre qu'il
n'en est rien. Une langue peut être, au départ,
marquée par les caractéristiques d'une
collectivité limitée et pourtant se
prêter admirablement à la communication
entre personnes de mentalités complètement
différentes. L'espéranto présente
moins de risques que les autres langues à
cet égard, précisément parce
que c'est une langue inter-peuples dès l'origine,
au substrat totalement interculturel.
Ceux
qui estiment que la culture espérantophone
n'est pas une vraie culture parce qu'elle n'est
pas attachée à un pays oublient qu'il
existe d'autres exemples de cultures de diaspora
: la culture romanie (tzigane) et la culture yiddish,
pour n'en citer que deux.
Reprocher
à l'espéranto sa jeunesse revient
à démontrer que l'on connait mal l'histoire
culturelle de l'humanité. L'espéranto
existe depuis à peu près un siècle.
Il existait déjà une culture chrétienne,
avec sa mentalité, son type de sensibilité,
son art propre — culture de diaspora, elle aussi
— un siècle à peine après la
naissance du christianisme ; cette culture était
spécifique, bien différente de l'univers
mental gréco-romain au milieu duquel elle
vivait. Autre exemple : dès que Dante eut
écrit la Divine Comédie dans la langue
qu'il avait forgée, empruntant son lexique
aux divers dialectes italiens, puisant largement
dans les langues anciennes, choisissant arbitrairement
telle ou telle autre forme grammaticale, il existait
une œuvre culturelle digne d'être étudiée.
Point n'était besoin d'attendre un siècle
pour qu'on puisse parler de culture.
Certains
n'arrivent pas à croire à l'existence
d'une culture propre à l'espéranto
parce que, disent-ils, c'est une langue sans peuple.
De nouveau, il s'agit d'une méconnaissance
de l'histoire culturelle de notre planète.
Il ne peut y avoir de culture, ou d'ailleurs de
langue vivante, sans une collectivité attachée
à cette culture ou à cette langue
et animée du désir, conscient ou non,
de la faire vivre. Mais «collectivité» ne
signifie pas «peuple». La culture chrétienne
des premiers siècles n'était pas liée
à un peuple unique, très loin de là,
elle était l'œuvre collective d'éléments
très disparates de la partie la plus cosmopolite
de l'Empire romain. La culture latine du Moyen-Âge
et de la Renaissance était elle aussi polyethnique,
comme l'était la culture sanskrite, comme
l'est la culture swahilie. On l'a vu dans l'introduction
: les notions de culture, de langue et de peuple
ne se recoupent pas terme à terme.
Quant
à ceux qui dénient à l'espéranto
toute valeur culturelle sous prétexte que
ce serait «l'œuvre d'un seul homme», ils démontrent
par là leur ignorance des faits historiques.
La petite brochure de Zamenhof n'était qu'un
point de départ et l'espéranto d'aujourd'hui
est la résultante d'un foisonnement de communications
qui couvrent la majeure partie du globe depuis quatre
générations.
Au
demeurant, il n'y aurait rien d'anormal à
ce qu'une langue littéraire naisse du talent
linguistique d'un homme ou de l'impulsion d'un mouvement.
Les langues littéraires italienne et russe
n'existeraient pas s'il n'y avait pas eu Dante et
Lomonosov. Et le chinois littéraire d'aujourd'hui
— plus jeune que l'espéranto (9) — est né d'un mouvement comparable à celui de la
Pléiade. (Le chinois écrit jusqu'en
1919 était aussi différent du chinois
écrit actuel que le latin l'était
du français lors la constitution de notre
langue écrite.)
En
fait, toute langue littéraire vivante implique
un réseau complexe d'interactions entre créateurs-chercheurs
(écrivains), créateurs spontanés
(usagers, et notamment la partie de la population
qui a le plus de verve) et codificateurs (grammairiens,
enseignants), ces termes désignant des fonctions
et non des personnes (une même personne peut
passer de l'un de ces rôles à l'autre).
Si l'on étudie l'histoire de l'espéranto,
on s'aperçoit qu'il ne diffère pas
des autres langues à cet égard : ce
même jeu d'interactions y est à l'œuvre
depuis le début.
Il
est piquant de constater que les défenseurs
de l'espéranto doivent faire face aujourd'hui
aux objections que réfutait déjà
la Défense et Illustration de la langue française.
Mais qui, de nos jours, se souvient de Du Bellay
: «Les langues ne sont nées d'elles-mêmes
en façon d'herbes, racines et arbres (...)
mais toute leur vertu est née au monde du
vouloir et arbitre des mortels» (10) ? Ou encore de Rabelais, parfaitement conscient lui aussi du caractère
conventionnel et arbitraire du langage : «C'est
erreur de dire que nous ayons langage naturel :
les langues sont par institution arbitraire et convention
des peuples» (11) ?
5. Une culture
se juge sur pièces
Les
considérations qui précèdent
n'ont été formulées ici que
parce que Monsieur le Ministre s'exprime comme si
l'inexistence d'une culture espérantophone
allait de soi. En fait, il aurait sans doute été
indiqué de refuser purement et simplement
de s'attarder sur des objections a priori. Une culture
se juge sur pièces. Dès lors qu'elle
vit et que les documents sont là, disponibles
à tout chercheur de bonne foi, elle ne devrait
pas avoir à faire la preuve de son existence
(12).
Mais,
dira-t-on, il ne suffit pas qu'une culture existe,
encore faut-il qu'elle présente un intérêt
justifiant l'inclusion de la langue correspondante
parmi les matières à option.
Il
serait facile de démontrer que la littérature
originale en espéranto est plus riche que
la littérature bretonne et plus variée
que la littérature néerlandaise, ou
encore qu'il parait en espéranto plus de
revues littéraires qu'en occitan, toutes
langues dont nul ne conteste plus la valeur culturelle.
Mais
il vaut mieux laisser au lecteur le soin de juger
par lui-même. S'il parcourt les 135 pages
consacrées à la littérature
de l'espéranto dans l'ouvrage de Lapenna,
Lins et Carlevaro cité en annexe (avant-dernier
titre de la note 12), il n'aura plus aucun doute à ce sujet. Peut-être
voudra-t-il en outre méditer ces quelques
lignes écrites par un professeur de littérature
américaine au terme d'une étude de
la littérature originale de la langue de
Zamenhof : «Après une expérience de
trois quarts de siècle étendue peu
à peu à tous les pays, la preuve est
faite qu'une langue artificielle peut exprimer toutes
les richesses de l'âme lorsque, comme l'espéranto,
elle a su créer et développer la sienne.»
(13)
C'est
un fait : à l'instar d'autres cultures de
diaspora — culture yiddish, culture chrétienne
des premiers siècles —, la culture espérantophone
est spécifique, elle a un esprit, un génie,
une âme qui lui sont propres. Proportionnellement
au nombre de locuteurs, elle est extrêmement
productive et sa vitalité est remarquable,
de même que sa qualité. Toutes sortes
d'indices en témoignent.
Citons
par exemple cet éditeur d'œuvres littéraires
qui remarquait naguère que le tirage d'un
recueil de poèmes originaux en espéranto
était actuellement supérieur à
celui d'une publication comparable en français
(14).
Ou
encore le fait suivant. Un auteur généralement
considéré comme l'un des meilleurs
romanciers chinois contemporains, Bajin (Bakin,
Pa Kin), qui n'a pas honte de proclamer son appartenance
au monde espérantophone et toute l'estime
qu'il porte à sa culture, a lui-même
expliqué dans la préface à
son roman Automne au printemps qu'il avait tiré
son inspiration d'une œuvre originale en espéranto,
"Printemps en automne", du Hongrois J.
Baghy (15). Entre tant de détracteurs de la langue internationale et
l'un des chefs de file de la culture chinoise, n'est-il
pas raisonnable de préférer l'avis
le plus autorisé, c'est-à-dire l'opinion
de celui qui a fait la preuve de son génie
littéraire et qui, de surcroit, juge une
culture qu'il connait, lui, personnellement ?
Notons
enfin que la vitalité et la spécificité
de la culture espérantophone se traduisent
également par l'originalité au niveau
de la forme. Comment une langue pourrait-elle engendrer
une forme poétique tout à fait originale
(16) si elle se ramenait à une «simple transcription linguistique
» ?
6. Avantages
culturels, pour les élèves, de l'étude
de l'espéranto ? (17)
A. Originaux
Il
est bon qu'un pays offre aux jeunes qui vont entreprendre
l'étude d'une langue étrangère
la possibilité de choisir parmi une large
gamme d'idiomes et l'on peut regretter de voir les
lycéens tirer si peu parti de l'occasion
qui leur est faite de se familiariser, par ce biais,
avec quelques-unes des cultures les plus intéressantes
du monde. Chacune des langues proposées aux
élèves ne peut qu'inspirer un profond
respect et il serait souhaitable que les choix des
parents se répartissent de façon moins
déséquilibrée. Il n'est pas
question, ici, de demander une place privilégiée
pour l'espéranto.
Mais
il faut être objectif. Si l'on étudie
les avantages culturels qu'un élève
retire de l'étude de l'espéranto d'une
part, des autres langues d'autre part, force est
de constater que la balance penche en faveur de
la langue de Zamenhof, et ce, pour plusieurs raisons.
Tout
d'abord, un élève acquiert en une
année scolaire une maitrise suffisante de
la langue pour que les années suivantes soient
exclusivement consacrées à la littérature
et aux autres expressions de la culture (18/19/20/21/22). Cette remarque n'est applicable à aucune des langues que
peuvent apprendre les élèves de l'enseignement
secondaire. L'accès à la culture dont
parle Monsieur le Ministre n'est actuellement, si
l'on regarde la réalité en face, qu'une
timide introduction. Ce n'est qu'au niveau de la
Faculté de Lettres qu'un tout petit pourcentage
de jeunes pénètrent réellement
les cultures anglaise, allemande, espagnole ou autres.
Dans
le cas de l'espéranto, la situation est tout
à fait différente. Un an à
peine après en avoir amorcé l'étude,
les élèves se trouvent déjà
en mesure d'aborder la culture dont il est porteur.
À ce stade, ils sont pratiquement au même
niveau, par rapport à la littérature
espérantophone, que le jeune Français
par rapport à la littérature française.
Mais
ce n'est pas tout. L'univers auquel le jeune a immédiatement
accès plonge ses racines dans des traditions
culturelles d'une très grande variété.
L'enrichissement de l'esprit qui résulte
de sa découverte est d'une qualité
difficilement imaginable pour qui n'en a pas fait
l'expérience.
En
étudiant la littérature d'expression
française, on peut pressentir l'âme
flamande à travers Verhaeren et la sensibilité
africaine à travers Senghor, mais ces exemples
sont l'exception. En espéranto, ils sont
la règle. Lire, par exemple, les poèmes
de Kálmán Kalocsay et les romans de
Sandor Szathmári, c'est découvrir
la culture espérantophone, certes, mais aussi
l'âme hongroise. À partir de sa deuxième
année d'espéranto, l'enfant va entrer
en contact avec toutes sortes de sensibilités
: islandaise avec Baldur Ragnarsson, catalane avec
Jaume Grau Casas, écossaise avec William
Auld, brésilienne avec Geraldo Mattos, lettone
avec Nikolai Kurzens, japonaise avec Miyamoto Masao...
La palette est riche, et si l'on tient compte de
son accessibilité presque immédiate,
on voit que l'espéranto est mieux placé
que toutes les autres langues offertes aux jeunes
Français pour assurer un véritable
accès à une culture.
Certains
lecteurs se demanderont peut-être comment
on peut arriver à assimiler en une année
seulement une langue dotée d'un réel
pouvoir d'expression et d'évocation. Faute
de connaitre l'espéranto — ou d'autres langues
qui permettent une performance comparable, tel l'indonésien
—, ils croient que «richesse» est synonyme de «complication».
Mais un alphabet de 26 lettres permet des chefs-d'œuvre
aussi remarquables qu'une écriture complexe
comptant des dizaines de milliers d'idéogrammes,
et les sept notes de la gamme suffisent à
écrire des symphonies d'une puissance artistique
indiscutée.
L'explication
du miracle réside essentiellement dans la
richesse d'une combinatoire dépourvue de
lacune. Une démonstration approfondie ne
serait pas à sa place ici, mais un exemple
suffira sans doute à permettre au lecteur
d'entrevoir ce dont il s'agit.
«Chant»
et «musique» sont des notions très proches,
puisqu'il s'agit dans les deux cas d'exprimer des
sentiments ou de produire de la beauté au
moyen de sons. Pourtant, en français, un
seul des deux concepts a le droit à un verbe,
un seul à un adjectif. On dit chanter,
mais il n'existe pas de verbe signifiant «jouer
de la musique», et l'adjectif musical n'a
pas son pendant dans le domaine du chant (choral
existe bien, mais n'est pas applicable au chant
individuel ; vocal se rapporte aux qualités
de la voix, non, par exemple, à la justesse
du chant).
En
espéranto, l'élève qui a appris
les racines muzik- et kant- pourra, sans avoir à
consulter un dictionnaire, les employer sous forme
verbale en ajoutant un –i (muziki,
«faire de la musique» ; kanti, «chanter»)
et sous forme adjective en ajoutant un –a
(muzika, «musical» ; kanta, «qui appartient
au domaine du chant», «considéré du
point de vue du chant», «qui a les propriétés
du chant»). Le même principe étant
généralisé à la totalité
de la langue, par ailleurs exempte d'irrégularités,
on obtient une grande richesse — et une remarquable
expressivité — sans devoir charger la mémoire.
Lorsque la poétesse espérantophone
tchécoslovaque Eli Urbanová parle
de la dolce lula belo betula («la beauté
doucement berceuse des bouleaux»), n'obtient-elle
pas un effet esthétiquement très satisfaisant
malgré la simplicité des moyens linguistiques
utilisés ?
B. Traductions
Si
la culture espérantophone originale est digne
d'être étudiée, il n'en reste
pas moins qu'une bonne partie de l'intérêt
culturel de l'espéranto réside dans
les traductions littéraires.
«On
n'entre pas réellement en contact avec une
culture par le biais de la traduction», objectera-t-on
peut-être. Cette remarque est démentie
par les faits. Dans le cadre d'une seule et même
culture, une traduction peut déjà
être nécessaire pour certaines œuvres
: la "Chanson de Roland" fait partie du
patrimoine culturel français, mais elle n'est
plus accessible à personne dans le texte
original. En outre, à notre époque,
on ne peut se dire cultivé si l'on n'a pas
quelque idée de l'œuvre d'un Shakespeare,
d'un Dante, d'un Gœthe ou d'un Dostoïevski.
Est-ce à dire que le Français cultivé
doit posséder l'anglais, l'italien, l'allemand
et le russe ?
Par
ailleurs, dans certains cas, on n'accède
à une culture donnée qu'en se familiarisant
avec certaines traductions qui ont joué un
rôle capital dans la constitution du patrimoine
littéraire. On ne pénètre réellement
la mentalité anglo-saxonne que si l'on connait
la fameuse Authorized Version ('King James')
de la Bible, qui fait partie — à côté,
notamment, d'Alice aux pays des merveilles
— du référentiel classique des peuples
de langue anglaise.
Du
moment que l'on utilise des traductions, on a intérêt
à recourir à celles qui se révèlent
les plus fidèles, les plus précises,
les mieux faites pour rendre l'esprit des textes
originaux. Pour des raisons tenant à l'origine
des traducteurs d'une part, aux structures linguistiques
d'autre part, les versions en espéranto des
œuvres littéraires sont bien supérieures
aux traductions établies dans la plupart
des autres langues.
Origine
des traducteurs.
— On traduit
en espéranto, en règle générale,
à partir de sa langue maternelle, contrairement
à la pratique habituelle de la traduction
littéraire des autres langues. La différence
de qualité que ce simple fait implique saute
aux yeux de quiconque prend la peine de comparer
les textes. Le traducteur espérantophone
«sent» l'original dans la moindre de ses nuances
et est généralement très motivé
pour faire partager au monde l'admiration qu'il
éprouve pour l'œuvre à traduire.
Un roman de Tagore traduit directement du bengali
en espéranto par un Bengali (23) n'est-il pas nécessairement plus proche de l'original que
le même roman traduit par un Français
d'après une traduction anglaise ? Ou encore,
pour citer à nouveau le professeur de littérature
déjà évoqué tout à
l'heure, «seul un Finlandais pouvait donner du Kalevala
cette traduction fidèle jusqu'à la
syllabe qu'a léguée Leppäkoski
» (24). Cette remarque est valable pour de très nombreuses œuvres
des diverses littératures du monde publiées
en espéranto.
Structures
linguistiques.
— La souplesse
de l'espéranto, sa précision, son
aptitude à rendre les nuances à l'aide
de moyens étonnamment simples en font un
instrument rêvé pour le traducteur.
Une fois de plus, cette affirmation paraitra difficile
à croire aux personnes qui n'ont pas une
expérience vécue de l'espéranto
; un exemple tout simple les aidera à mieux
en comprendre le bien-fondé.
En
français, les feux rougeoient et les prairies
verdoient, mais aucun verbe du même type n'existe
pour les autres couleurs. L'espéranto, fondé
sur le principe de la généralisation
absolue de toute structure linguistique, ignore
ce genre d'inhibition. Le traducteur qui doit rendre
le mot russe černeet dit tout simplement
nigras en espéranto, là où,
traduisant en français, il serait bien embarassé
: aucune des périphrases qu'il pourrait trouver
— est noir, parait noir, donne une impression de
noir, se détache en noir — n'est pleinement
satisfaisante, aucune n'a le même pouvoir
d'évocation que le verbe russe ou espéranto.
On
le voit, un traducteur motivé, percevant
mieux que n'importe quel étranger les nuances,
les connotations et les subtilités sémantiques
de l'œuvre à traduire et disposant à
cet effet d'un instrument particulièrement
souple dont il a une véritable maitrise a
toutes les chances d'aboutir à un résultat
très réussi.
Lorsque
la traduction d'Eugène Onéguine
en espéranto, par N. Nekrasov, est sortie
de presse, un homme de lettres polonais, L. Belmont,
a publié un article où il déclarait
qu'elle était la plus belle et la plus fidèle
(notamment par le respect du rythme) de toutes les
versions étrangères qu'il avait étudiées
(25). L. Belmont était bien placé pour juger, puisqu'il
possédait parfaitement l'espéranto
et qu'il était lui-même l'auteur d'une
traduction polonaise de la célèbre
œuvre de Pouchkine, traduction dont tous les
critiques s'accordent à reconnaitre la très
haute qualité. (Entre parenthèses,
c'est à partir de cette version en espéranto,
et non de l'original, qu'a été établie
la version chinoise d'Eugène Onéguine
; le rôle de «langue-pont» joué par
l'espéranto pour la traduction littéraire,
surtout entre langues de faible diffusion, est l'un
des traits particulièrement intéressants
de son histoire.)
Mais
il serait fastidieux de s'étendre davantage
sur ces questions. La démonstration a été
faite ailleurs, et bien faite. Le lecteur intéressé
pourra juger par lui-même en se reportant
à ces travaux (26/27/28/29/30).
7. L'apport
de la créativité
Tous
ceux qui ont enseigné l'espéranto
aux enfants ont constaté qu'il stimulait
la créativité. Or, le développement
de l'imagination créatrice est essentiel
à la vie de toute culture, tout comme il
est indispensable à la santé mentale
et à la prospérité d'une société,
puisque l'art de résoudre les problèmes
est dans une large mesure affaire d'imagination.
L'utilisation
de l'espéranto représente souvent
un exercice des facultés créatrices
parce que les structures de la langue portent l'usager
à forger lui-même les expressions dont
il a besoin. Pourvu qu'il respecte les exigences
de la rigueur, elle aussi inhérente à
l'espéranto, celui qui «invente» un vocable
nouveau à partir des ressources de la langue
sera immédiatement compris de tous ceux qui
l'ont apprise. Outre ses incontestables avantages
psychologiques, ce double exercice de la rigueur
et de la fantaisie créatrice fait de l'accès
à la culture espérantophone une aventure
active, et non la découverte purement passive
qu'est généralement l'approche d'une
culture étrangère.
Ces
questions ont été traitées
ailleurs (31) et une présentation détaillée sortirait du
cadre du présent exposé. Rappelons
simplement que tout enfant d'âge préscolaire
manifeste une remarquable créativité
linguistique : il ne cesse d'inventer des mots et
des expressions. Il dira orangir pour dire
«devenir orange», se démarier pour
«divorcer», la jouetterie pour «le magasin
de jouets». Chaque parent a pu relever de tels mots,
généralement d'une parfaite cohérence,
engendrés par le jeu spontané des
facultés linguistiques de l'enfant.
Cette
fantaisie s'inhibe lorsque l'enfant acquiert la
notion de langage correct, et on ne mesure peut-être
pas assez le prix culturel et psychologique que
paie une société lorsqu'elle impose
ainsi ses normes linguistiques en associant à
la notion de faute de langue des sentiments de ridicule
ou de culpabilité. Au niveau de la langue
maternelle, on n'a pas le choix : le maniement correct
du langage est important pour l'avenir de l'enfant
et il faut bien lui apprendre à réprimer
sa créativité langagière et
son gout pour la logique grammaticale.
Un
des intérêts psychologiques de l'espéranto
est de les lui faire redécouvrir. En effet,
le génie de la langue de Zamenhof tient en
grande partie à l'intégration de deux
principes fondamentaux : possibilité de combiner
librement, à l'infini, des monèmes
totalement invariables (trait que l'espéranto
partage avec les langues dites «isolantes», comme
le chinois), nécessité absolue de
marquer la fonction du mot dans la phrase (trait
qu'on retrouve dans la plupart des langues dites
«agglutinantes», comme le turc). Le premier principe
correspond au pôle «liberté», le second
au pôle «rigueur» de toute création
réussie.
L'élève
d'espéranto ne tarde pas à découvrir
toutes les possibilités poétiques,
humoristiques et autres d'une langue où,
dès qu'on l'aborde en créateur, on
se sent la liberté d'un Homère ou
d'un Rabelais. Le petit Africain qui forme le mot
kaprejo pour désigner l'enclos réservé
aux chèvres, que l'on trouve dans chaque
village de son pays, forge un mot correct, inclus
dans le potentiel de la langue même s'il n'a
d'équivalent exact que dans les langues africaines
et si aucun auteur ne l'a utilisé avant lui.
D'un bout à l'autre de la diaspora, tout
espérantophone en comprendra immédiatement
le sens. Et ne sont-ils pas créateurs, ces
élèves qui «inventent» des expressions
comme fotinda, «qui mériterait d'être
photographié», ou Kial vi onklas al mi
?, «Pourquoi vous comportez-vous envers moi
comme un oncle envers un neveu ?» (le verbe onkli
— ici au présent onklas — est, par
rapport au concept «oncle», ce que le terme psychanalytique
materner est, en français, par rapport au
concept «mère») ?
La
maitrise d'anglais implique une étude spécialisée
et appronfondie de la langue de Shakespeare, réservée
à un très petit pourcentage de la
population. Elle représente un investissement
considérable en temps, en argent, en énergie
nerveuse. Pourtant, combien sont ceux qui, au terme
de cet effort, osent publier un article en anglais
sans se faire relire par un Anglo-Saxon ? Quels
sont ceux qui oseraient rédiger en anglais
un poème, une chanson, une nouvelle ? L'accès
à la culture est purement passif dans le
cas de l'anglais, comme il l'est pour les autres
langues admises au baccalauréat, à
l'exception, peut-être, des langues régionales
(et ceci est un argument très fort en faveur
du maintien de ces dernières dans l'enseignement).
Dans
le cas de l'espéranto, à cause des
structures de la langue, l'élève accède
dès la première année d'étude
au stade de la créativité. Il redécouvre
ainsi une fantaisie, souvent poétique, qu'il
avait perdue vers l'âge de huit ans, mais
il l'associe, heureusement, à la rigueur
que supposent toute communication digne de ce nom,
tout dégagement à l'égard de
l'égocentrisme enfantin.
En
s'exerçant à la création littéraire
en espéranto, l'élève affine
deux autres qualités indispensables à
tout accès authentique à une culture
: le sens esthétique et le sens des nuances.
Il est malheureusement impossible d'étayer
ici cette affirmation. Le lecteur intéressé
voudra bien se reporter à l'article précité
(31).
8. Conclusions
L'argumentation
de Monsieur le Ministre ne résiste pas à
l'étude des faits.
Si
le but de l'enseignement des langues est l'accès
à une culture, comment expliquer la très
grande prédominance de l'anglais par rapport
aux langues enseignées (80 % des élèves
«choisissent» l'anglais, 16 % l'allemand, 3 % l'espagnol
et moins de 1 % une des autres langues) ? La culture
anglo-saxonne présente-t-elle un intérêt
supérieur aux autres langues dans une telle
proportion ? Soyons honnêtes. Il n'y a pas
parallélisme entre la place respective des
cultures dans la civilisation humaine et leur place,
en France, dans l'enseignement des langues.
Mais,
dira-t-on, il s'agit moins de donner à l'élève
un bagage culturel que de le familiariser avec les
mentalités étrangères ou le
mode de vie de nos voisins. L'anomalie de la situation
actuelle est tout aussi flagrante si l'on retient
ce critère. Pourquoi l'anglais distance-t-il
dans une telle mesure les langues des autres pays
avec lesquels la France est en relations ?
La
vérité est que si l'anglais est si
souvent enseigné, c'est parce que les parents
le demandent. Et les parents ne le demandent pas
par attachement à la culture anglo-saxonne.
Ils le demandent parce qu'ils veulent doter leurs
enfants d'un moyen de réussir dans la vie
et que l'anglais leur parait augmenter les chances
d'atteindre ce but. La situation de cette langue
dans l'enseignement reflète une situation
de pouvoir dans le monde, pouvoir des multinationales
peut-être bien plus que des États.
La culture n'a rien à voir là-dedans.
Mais
si l'intérêt pour la culture n'a rien
à voir avec la situation actuelle de l'enseignement
des langues, l'argument opposé à l'introduction
de l'espéranto tombe automatiquement : la
majeure du syllogisme est infirmée et la
conclusion perd donc toute validité ; c'est
par erreur, faute d'avoir perçu la situation
dans sa réalité profonde, que Monsieur
le Ministre a répondu négativement
à la question qui lui était posée.
Cela
dit, il est intéressant de constater que
même s'il était réaliste d'assigner
comme objectif à l'enseignement des langues
l'accès à une culture, la candidature
de l'espéranto ne serait pas pour autant
à rejeter d'office. La mineure du syllogisme
est, elle aussi, infirmée par les faits.
Les publications mentionnées dans les références
bibliographiques le démontrent abondamment.
Si
Monsieur le Ministre n'est pas convaincu, il faut
espérer qu'il aura à cœur de
défendre sa position en faisant les recherches
nécessaires pour réfuter point par
point l'argumentation développée dans
le présent document. Il s'apercevra qu'il
n'existe pas un seul auteur qui, ayant étudié
la question, conclue à l'inexistence ou à
la superficialité de la culture espérantophone.
L'attitude
de Monsieur le Ministre est d'autant plus étonnante
qu'elle se manifeste au sein d'un gouvernement socialiste.
Faute de voir en face les causes profondes de la
préférence des parents pour l'anglais
et ce qu'implique réellement, pour l'élève
moyen, l'accès à une culture, Monsieur
le Ministre risque de favoriser une grave injustice
sociale, et ce, à deux niveaux.
Au
niveau mondial tout d'abord, puisque sa position
implique une reconnaissance de facto de la suprématie
de l'anglais dans le monde. Ne manque-t-elle pas
singulièrement de dignité, cette soumission
à une culture qui n'a pas plus de titre qu'une
autre à l'hégémonie, quels
que soient sa réelle grandeur et son intérêt
incontestable en tant que culture particulière
? (Qu'on comprenne bien le sens de cette remarque
: il ne s'agit nullement de dénigrer la culture
anglo-saxonne en tant que telle, elle a le droit
au même respect que les cultures française,
allemande, arabe ou japonaise, pour n'en citer que
quelques-unes parmi l'étonnant foisonnement
qu'ont produit les talents créateurs du genre
humain. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'elle
n'est qu'une culture parmi d'autres et qu'il serait
sain pour tout le monde, notamment pour les peuples
anglo-saxons et pour le maintien de la qualité
de leur idiome, d'envisager l'adoption de mesures
propres à la remettre à sa juste place.)
Injustice
au niveau de la population ensuite. Les langues
actuellement enseignées dans les lycées
sont trop difficiles pour être réellement
maitrisées au terme des études secondaires.
Cela signifie que ceux qui les possèderont
à l'âge adulte auront bénéficié
de deux conditions : être suffisamment doués
et avoir fait au moins un séjour prolongé
dans un pays étranger.
En
pratique, cette dernière condition revient
à donner un avantage considérable
aux familles suffisamment aisées pour pouvoir
financer les séjours de leurs enfants dans
les pays anglo-saxons. Est-ce socialement admissible
?
Quant
aux jeunes peu doués pour les langues ou
trop peu motivés pour les apprendre — ils
sont nombreux parmi les élèves attirés
par les sciences et les mathématiques —,
on les oblige à consacrer un pourcentage
important de leurs activités scolaires à
tenter d'assimiler des lexiques rébarbatifs
et toutes sortes de règles compliquées
sans le moindre profit pratique ou culturel. L'expérience
a prouvé que ceux-là, en particulier,
tirent de l'étude de l'espéranto de
sérieux bénéfices, tant sur
le plan de la culture que sur celui de l'épanouissement
psychologique.
Enfin,
on peut regretter de voir un ministre traitant des
langues minimiser à ce point l'importance
de la communication. Ignore-t-il que la communication
linguistique est dans un corps social l'équivalent
de la conduction nerveuse dans un corps physique
? Que d'erreurs, que de délais, que d'absurdes
gaspillages dus aux défauts et discriminations
qui caractérisent la communication internationale
telle qu'elle est actuellement organisée
(32/33/34/35/36/37). De tels problèmes doivent être abordés de
front, avec courage et lucidité, et déboucher
sur un résultat concret.
L'espéranto
fait partie des options possibles et il n'y a aucune
raison de refuser a priori d'étudier la solution
qu'il offre aux problèmes de la communication
linguistique (38). Son introduction dans l'enseignement aurait pour effet de faire
prendre conscience aux élèves, de
manière concrète, des problèmes
sémantiques et autres que soulève
la communication inter-peuples à l'échelle
mondiale. Une conscience réelle de ces problèmes
n'est-elle pas un élément important
de la culture humaine à une époque
où les moyens techniques facilitent les contacts
avec les pays les plus lointains ? Il aurait été
particulièrement opportun de la favoriser
en 1983, Année mondiale des Communications.
____________
Notes
et références bibliographiques :
1.
Henri Roger, «Dire la vérité», Le
Monde, 31 mai 1979, p. 2.
2.
Proposition de loi n° 1550 (19 décembre 1979),
Parti socialiste (Assemblée nationale) ;
proposition de loi n° 67 (4 novembre 1980), sénateur
Francis Palméro (Sénat). La même
remarque peut s'appliquer à la proposition
de résolution déposée au Parlement
européen par M. Glinne, membre du Groupe
socialiste, le 22 novembre 1982.
3.
Dr Esperanto, "Język Międzynarodowy"
(Varsovie : Kelter, 1887).
4.
Gaston Waringhien, "Lingvo kaj Vivo" (La
Laguna de Tenerife : J. Régulo, 1959).
5.
Pierre Janton, "L'espéranto" (Paris
: Presses universitaires de France, 2e éd.,
1977 ; Que Sais-Je ? n° 1511), pp. 93–111.
6.
Un bagage intellectuel, fait notamment de connaissances
historiques, linguistiques et littéraires,
est partagé par l'élite de la diaspora
espérantophone. C'est lui, notamment, qui
fait l'objet de l'examen supérieur organisé
par l'Association universelle d'espéranto
(cf. Internacia ekzameno : specimenaj demandoj,
Rotterdam : UEA, 1973). Cet ensemble de connaissances
ne se retrouve pas chez les non-espérantophones.
7.
Sur le plan artistique, la culture espérantophone
se caractérise notamment par des formes poétiques
particulières, telles que l'unuverso, créé
par le poète G. Maura (voir p. ex. G. Maura,
«Novaj unuversoj», La Nica Literatura Revuo,
1960, p. 161) ou la «rime valanesque», décrite
par Giorgio Silfer dans une note ajoutée
au recueil de Johán Valano Malmalice (Kuopio
et Pise : La Nuova Frontiera, LF, 1977), p. 57.
La spécificité affective de la diaspora
espérantophone a été étudiée
par plusieurs auteurs. Voir notamment :
— Peter G. Foster, "The Esperanto Movement"
(La Haye, Paris, New York : Mouton, 1982) ;
— Tazio Carlevaro, "Sociopsikologio kaj Grupodinamiko
de la Esperanto-Movado" (La Chaux-de-Fonds
: Centre culturel espérantiste, 1977) ;
— Tazio Carlevaro, «Sociopsicologia del movimento
esperantista», Parallèles (Genève
: Université, École de traduction
et d'interprétation, 1982, 5, 23–27) ;
— J. C. Flügel, «Some unconscious factors in
the international language movement, with especial
reference to Esperanto», International Journal of
Psycho-Analysis (Londres : 1925, 6, 171–208) ;
ainsi que la section «L'espéranto a-t-il
une âme ?» in Claude Piron, «Pour une communication
humaine de qualité», Techniques d'Instruction
(Lausanne : GRETI, 1977, 1, 18–20).
8.
La mentalité spécifique du monde de
l'espéranto, extrêmement divers par
ailleurs, se caractérise par une certaine
indépendance d'esprit (apprendre l'espéranto
et le pratiquer, à l'heure actuelle, c'est
prendre ses distances par rapport aux idées
reçues, aux modes intellectuelles et aux
courants créés par la publicité),
une nette tendance à l'espérance —
cf. B. D. Emmert, «Attitudes towards the world language
problem as shown by Q-methodology», La Monda Lingvo-Problemo
(La Haye : Mouton, 1972, 4, 11, 106–116) —, une
vision du monde plus interethnique, plus internationale,
plus interconfessionnelle que dans l'ensemble de
la population, ainsi que par divers autres traits
(voir p. ex. Pierre Janton, op. cit., pp. 6, 42–48,
119–126).
9.
Les premiers textes littéraires en espéranto
ont été publiés en 1887 ; les
premiers textes en chinois contemporain en 1919.
10.
Joachim Du Bellay, "La défense et illustration
de la langue française" (Paris : Éd.
Nelson, 1936), pp. 33–34. — De nos jours, on reproche
facilement à l'espéranto d'être
«barbare», «pauvre», «incapable d'exprimer autre
chose que les réalités les plus terre-à-terre
de la vie quotidienne», etc. Toutes ces objections
étaient faites au français, comme
en témoignent les titres de chapitre de l'ouvrage
de Du Bellay : «Que la langue française ne
doit être nommée barbare», «Que la
langue française n'est si pauvre que beaucoup
l'estiment», «Que la langue française n'est
incapable de la philosophie». À l'époque,
on reprochait au français de n'être
qu'une langue de terroir, la «vraie langue» devait
être le latin, langue universelle par vocation.
Aujourd'hui, c'est de sa vocation universelle que
l'on fait grief à l'espéranto : ce
n'est pas une vraie langue, dit-on, car elle n'a
pas de terroir. La boucle est ainsi bouclée.
11.
Rabelais, "Oeuvres complètes",
III, 19 (Paris : Seuil, 1973), p. 438.
12.
Au sujet de l'existence, de la vitalité et
des caractéristiques de la culture espérantophone,
on pourra consulter :
— D. B. Gregor, "The cultural value of Esperanto"
(Rotterdam : UEA, 1979 ; Esperanto Documents n°
19A) ;
— Humphrey Tonkin, "Code or Culture : the Case
of Esperanto" (Philadelphie : University of
Pennsylvania, 1968) ;
— Humphrey Tonkin, "An Introduction to Esperanto
Studies" (Rotterdam : UEA, 1976 ; Esperanto
Documents n° 6A), pp. 5–6. (Diplômé
de Cambridge et de Harvard, professeur à
l'Université de Pennsylvanie, professeur
invité à Columbia, New York, H. Tonkin
est connu comme spécialiste de Shakespeare.
On aimerait voir ceux qui méprisent l'espéranto
produire autant de titres justifiant de leur compétence
en matière culturelle.) ;
— Richard E. Wood, «A voluntary non-ethnic, non-territorial
speech community» in W. F. Mackey et J. Ornstein,
réd., Sociolinguistic Studies in Language
Contact (La Haye, Paris et New York : Mouton, 1979),
pp. 433–450 ;
— Margaret Hagler, "The Esperanto Language
as a Literatury Medium" (thèse de doctorat
de l'Université de l'Indiana, 1971) ;
— William Auld, "The development of poetic
language in Esperanto" (Rotterdam : UEA, 1976
; Esperanto Documents n° 4A) ;
— John Francis, «Integrity and Potential in Zamenhof's
Achievement», reproduit in R. Eichholz, réd.,
Esperanto : the solution to our language problems
(Bailieboro, Ontario : Esperanto Press, 1981), pp.
92–109 ;
— Giorgio Silfer, «La letteratura esperanto : un
fenomeno unico», Parallèles (Genève
: Université, École de traduction
et d'interprétation, 1982, 5, 19–21) ;
— Ivo Lapenna, Ulrich Lins, Tazio Carlevaro, "Esperanto
en Perspektivo" (Rotterdam : UEA, 1974), pp.
113–343.
Le lecteur
s'étonnera peut-être de trouver ici
une majorité de références